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Quand une inconnue se livre…

02mai

http://chatlibre.blog.lemonde.fr/files/2008/05/_080509_lettre_amour.1210366487.jpgA une époque où nombre de classiques sont de plus en plus difficiles à trouver en grand format – place aux jeunes écrivains ! – on se réjouira du fait que les éditions Stock estiment judicieux de rééditer la Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig. Ainsi, ce petit chef-d’oeuvre de sensibilité qui aura inspiré nombre d’écrivains – on pense par exemple à Un enfant de l’amour, de Doris Lessing, récemment paru en semi-poche aux éditions J’ai lu – est-il à nouveau disponible dans la collection La Cosmopolite. Voilà de quoi ravir les nombreux amateurs de ce grand auteur autrichien, qui ont d’ailleurs pu se régaler avec la parution d’un titre inédit aux éditions Grasset en octobre dernier (il s’agit évidemment du superbe Voyage dans le passé). Dans un monde où la communication virtuelle prend décidément chaque jour davantage le pas sur le reste, qui ne rêverait pas de se retrouver à la place de R., et de recevoir un jour une lettre aussi bouleversante ?…

F.A.

Le vin de Bob

25avr

Robert Giraud (du blog d’O.Bailly)Collection EcrivinsPas loin de trois ans que nous n’avions de nouvelles de la déjà fameuse collection « Ecrivins » animée par Philippe Claudel chez Stock, havre de liberté dans un monde où boire, même avec des Lettres, est devenu suspect. Jusqu’à présent il s’agissait de commandes à des auteurs encore actifs de la bouteille – et c’est d’ailleurs aussi le cas avec le livre de Michel Quint paru il y a peu, Les Joyeuses – mais, petite nouveauté qui nous comble, c’est d’un illustre méconnu que nous est offerte aujourd’hui la résurrection d’un texte splendide, Le vin des rues, signé Robert Giraud. Disparu en 1997, il est surtout connu désormais comme un des grands spécialistes de l’argot qui fut la matière de quelques uns de ses livres. Par la grâce et sans doute l’acharnement d’Olivier Bailly, nous le voici rendu, tout entier, dans un bref petit ouvrage, lui aussi à l’enseigne d’Ecrivins, essai biographique admirablement écrit – mais jamais avec cette volonté de faire du Giraud ou d’encanailler trop souvent une langue qui sait se retenir – qui, au fil d’une eau brouillée comme la Seine et tortueuse comme un ruisseau, redonne vie à ce Monsieur Bob, « drôle de passager de la nuit, étranger pourtant partout comme chez lui, solitaire très  entouré », « chat de gouttière, chat errant » qui passe d’un bistrot à l’autre, parfois pauvre comme job, parfois plus sûr de sa bourse grâce à quelques piges bienvenues, ami de ce « légionnaire » (à vous d’en retrouver le sens…) qui vous assomme ou vous rend volubile, oreilles grandes ouvertes pour saisir ces histoires de clochards et de tatoués dont il sera un grand spécialiste devant l’éternel (et l’inventeur de ces fameuses et hilarantes « brèves de comptoir »), camarade insubmersible de Doisneau ou Prévert. Cent quatre-vingt pages taillées dans de l’admiration, de celle qui rend un peu aveugle aux défauts mais jamais sourd aux souvenirs récoltés auprès de ceux qui l’ont connu et aimé, Monsieur Bob est mieux qu’un exercice, plus vivant qu’une nouvelle qui voudrait évoquer ce Paris disparu, un Paris « fragile », comme le dit Philippe Claudel, un monde en train de mourir dont Giraud poursuivait les fantôme, infiniment plus digeste que ces insupportables biographies aussi lourde à porter qu’à mâcher, carrément plus goûteux que ces breuvages fades qu’on nous vend par casiers, c’est un livre qui donne envie d’avoir soif et de l’étancher dans un lieu non conforme aux règles hygiéniques qui nous traquent. Un livre qui donne envie, et c’est son plus beau mérite, de se plonger dans Robert Giraud.

PS : vous pouvez retrouver le blog d’Olivier Bailly à cette adresse : blog


Libérez Barabbas!

28oct

Anthony Quinn dans BarabbasHeureuse idée de la maison Stock de ressortir simultanément deux grands livres de son catalogue scandinave, un domaine dans lequel cette illustre maison (pensez : 300 ans cette année) fit des découvertes inestimables sous la direction d’André Bay. Et deux Prix Nobel, s’il vous plait, ce qui est de saison et nous rappelle, s’il en est besoin, qu’en plus d’attribuer des décorations qui font la gloire de leurs lauréats (et leur fortune aussi, le Nobel c’est quand même un million d’euro au moins), les Suédois possèdent une littérature puissante et méconnue, ce qui n’est pas un paradoxe. Voici donc, outre Sigrid Undset dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler à propos d’Olaf Audunssœn, grande saga épuisée depuis des dizaines d’années,  à nouveau en lumière un roman de Pär Lagerkvist (Prix 1951) que le grand public a pu connaître grâce à Anthony Quinn, l’interprète inoubliable de ce Barabbas en cinémascope (de Richard Fleischer). On se souvient de l’histoire qui fit de cet homme, brigand sans foi, criminel, le coupable sauvé par Ponce Pilate à la place du Christ, et puis oublié par les Evangiles le laissant dans l’ombre maudite de son destin ignoré. Lagerkvist va choisir de le suivre, à partir du moment où celui-ci, sur le Golgotha, contemple dans ce lieu terrible où « tout était immonde, plein de souillures », ce sauveur torturé, ce prophète abandonné qui a dit mourir pour sauver les hommes quand se tient, au pied de sa croix, le seul à savoir sûrement que Jésus l’a sauvé. Le mystère de la foi va éblouir cette brute : il se mettra en quête, avec la faiblesse de ses moyens intellectuels, pour comprendre ou tenter d’entendre l’appel divin, franchissant une à une les étapes de sa propre ascension vers le même supplice, décidé à « remettre son âme » à des ténèbres qu’il espère habitées. Comme dans les deux autres chefs-d’œuvre de Pär Lagerkvist, Le Bourreau (1933) et Le Nain (1944), Barabbas est l’histoire du parcours d’un déclassé ou d’un maudit : tous sont des exclus prêts à tout subir pour accomplir une mission dont le sens leur échappe bien souvent. Chacun cherche son Dieu mais seul le silence résonne : car muet, Dieu se tait et laisse ses créatures se débattre avec des questions trop vastes pour elles, provoquant une violence incontrôlable. Méditation métaphysique qui ne cesse jamais d’être un roman, Barabbas possède une puissance qui n’est pas sans rappeler Dostoievski, l’écrivain préféré de Lagerkvist, une œuvre qui se teinte du passé luthérien de ce suédois élevé à la campagne par d’austères protestants, lecteur d’une Bible où se lit toute la cruauté, toute la souffrance et parfois toute l’absurdité de la condition humaine.

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