Posts Tagged ‘Table ronde

Daimler s’en va, Berthet revient

18jan

daimler-sen-va.jpgFrédéric Berthet jouissait d’un oubli relatif et tranquille dans quelque purgatoire bien arrosé. Mais ses orphelins, ses amis, certains de ses éditeurs en ont décidé autrement, coalisés pour lui faire une active vie posthume. Dernière étape en date de cette résurrection littéraire, l’édition de sa correspondance couvrant les années 1973 à 2003, trente ans de sa vie de lecteur puis d’écrivain jusqu’à sa mort un rien prématurée où l’on croise de hautes figures comme Roland Barthes, Philippe Sollers qui sera son éditeur, Michel Déon ou Francis Ponge. Nous en reparlerons sans doute mais pour l’heure notre plaisir se concentre sur la reparution dans la merveilleuse collection Petite Vermillon de La Table ronde de Daimler s’en va, son premier roman paru chez Gallimard en 1988. Que dire de ce météorite inclassable qui n’a pas pris une ride et garde intact son pouvoir de séduction bizarre ? Parler de sa drôlerie ? Certes, on a envie de s’amuser avec cette fausse histoire d’un personnage en train de préparer ses adieux à un monde qui lui a offert tous les plaisirs et dont il n’attend plus rien. C’est vrai que Daimler est irrésistiblement agaçant à venir ficher le bordel où on ne l’attend pas, à débarquer dans la vie des gens qui ne savent plus quoi penser de ce gus jouisseur qui porte avec élégance son désespoir noyé dans le Get 27. Evoquer sa vitesse ? Bref roman qu’on peut lire d’un souffle et relire aussitôt de crainte d’en avoir manqué un recoin, Daimler s’en va vous file entre les doigts, rebondit, ne parle de rien mais entend tout. Laisser entrevoir son désespoir ?  Le héros ne nous cache pas qu’il nous confie son testament mais il nous condamne à ne pas pouvoir en pleurer tant cette traversée se refuse au pathos et au convenu. Analyser sa construction ? Quoique fort court le roman est découpé en séquences inégales qui changent de narrateur et permettent de contraster notre vision originelle du bonhomme, vu par son meilleur ami notamment qui interroge la difficulté d’une telle amitié. Que dire donc sinon que fréquenter Raphaël Daimler qui inventait chaque jour une nouvelle façon de se moquer du monde, qui tombait amoureux au point de contaminer les autres avec ses histoires d’amour, n’est pas de tout repos, temporel et éternel. Le découvrir en plus de cent pages est une vraie joie. Ce Daimler a le brillant et l’élégance de ces petites voitures de sport qu’il faut ralentir si on ne veut pas finir contre un platane. La place du mort est libre, embarquez-y…

Mort au jardin

12nov

vbf.jpgAvec sa brouette pleine et ses outils qui en dépassent sur fond blanc, voilà un livre qui pourrait passer pour bien plus humble qu’il ne l’est en fait. Mort d’un jardinier de Lucien Suel qui vient de paraître à La Table ronde n’est pas de ces romans dans l’air du temps qui nous invitent à cultiver notre jardin pour fuir l’atroce bruit du monde, il ne flatte pas notre penchant pour la pelouse bien entretenue ou le verger à confitures. Non, Mort d’un jardinier, un titre qui inquiète et nous parle d’entrée de disparition quand le thème du jardin invite spontanément chez nous à l’idée de renaissance permanente, est un texte magnifique, écrit à la deuxième personne, qui convoque, au moment du départ d’un homme vers cet ailleurs sans réponse, toute sa vie surgissant comme une vague dans sa conscience souvent ouverte à tous les souvenirs, toutes les réminiscences. Au cœur du « temps des mourants », ces dernières minutes de lent défilement, l’homme du jardin souffre et espère jusqu’au bout le secours, perdu comme un nouveau né abandonné au milieu des choux. Nous savons que personne ne viendra, que cette voix qui chantonnait sans cesse des refrains de jazz va s’éteindre et laisser dans le silence s’élever la voix du rouge-gorge insensible. Livre sublimement lent qui prend le temps de décrire les gestes de celui qui connaît le battement intime d’une terre d’à peine quelques dizaines de mètres carrés, ce roman élève avec délicatesse le monument d’un homme humble qui a choisi la beauté, qui se souvient des livres lus et aimés, des musiques entendues et enchanteuses, des rencontres et des épiphanies qui donnent un sens à la vie. La phrase de Suel est sinueuse sans jamais être encombrée, elle déploie son charme et sa précision, s’enrichissant des mots communs comme un poète le ferait. Happé par sa mélodie qui ne cède jamais au refrain sirupeux, qui suit sa ligne claire, on refuse de lâcher ce texte qui ne nous a pas trahi. Les poètes qui deviennent romanciers sont rares ou ennuyeux, Lucien Suel, dont nous ne savions que fort peu, fait mentir cette règle, et c’en est une vraie joie, sincère.

Attention pieds lourds !

09juil

Guy LouretTrouver un bon premier roman est impératif pour avoir le sentiment que la Rentrée a tenu toutes ses promesses. Au milieu des confirmés, des vedettes internationales, des futurs premiers rôles, une petite centaine de débutants vont voir partir au cœur de la vague de septembre leur frêle esquif. La Table ronde nous avait enchanté l’an passé avec le roman de Michel Monnereau, On s’embrasse pas ?, cahier d’un terrible retour à la glèbe natale, il nous fallait donc surveiller attentivement la salve de cette année, d’autant qu’elle ose se composer de trois premiers romans, ce qui est plutôt culotté en ces temps de frilosité.
Le premier à subir notre perçant regard a bénéficié de ses origines aquitaines pour susciter notre envie puisque l’action se situe en partie dans le Lot-et-Garonne, terre de naissance de Guy Louret, connu jusqu’à présent comme comédien puis dramaturge. Sans doute très inspiré par son propre parcours, Les pieds lourds possède cette puissance instinctive des livres longtemps porté, longtemps mûri et qui vous explose au visage sans prévenir. Le jeune homme qui se raconte devant nous, sans faux-semblant ni fausse pudeur, ce révolté qui cherche un nom à sa révolte et n’en trouve aucun à la hauteur de sa colère, est né sur une terre riche peuplée de misérables. Les siens, ceux dont il descend et qu’il voudrait fuir avant de leur ressembler, sont paysans, les pieds fichés dans un sol qui ne quittent plus leurs semelles : grand-père odieux, père coureur et hâbleur, mère terrifiée, une vraie famille irrésistiblement racontée à coups de serpe par un styliste né dont on aurait envie de citer des phrases entières. S’étant arraché de cette glaise, le tout jeune homme décidé à vivre sa vie sans attache mais aussi sans certitude, va connaître ce qu’on appelle désormais la « galère », des mois d’errance sans le sou, près de clochards pas vraiment célestes, à la lisière d’un monde lumineux, celui du spectacle, dans lequel il ne se décide pas à plonger, en quête d’un amour qui ne veut pas dire son nom et en même temps tiraillé depuis l’enfance par une sensualité qui n’a rien de sensuel. C’est ce chaos intime que nous offre Guy Louret, prometteur romancier qui a réussi à trouver sa voie en perdant son chemin et nous permet de souffler, soulagé à l’idée d’avoir déjà trouvé un passionnant premier roman.
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