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Livre d’heures

21avr

Fatou Diome - Le vieil homme sur la barqueQui, depuis Kundera, peut encore se targuer de faire l’éloge de la lenteur ? Quelque courageux écrivains ou journalistes, par-ci par-là, à l’instar d’Erik Izraelewicz, qui titrait ainsi son édito dans la Tribune du 17 avril dernier, non sans lien avec la paralysie temporaire dont ont souffert nos réseaux aériens ces derniers jours… L’homme du 21e siècle est encore plus pressé que celui du 20e siècle. Les éditeurs le savent, et s’adaptent fort bien à cette tyrannie de l’empressement. Résultat, la tendance est à la miniature. La collection « Livre d’heures » de la maison d’édition Naïve se prête au jeu et vient illustrer avec brio l’un des dictons anglais les plus ressassés – « Small is beautiful ».  Si nous avons choisi ce jour pour vous dire quelques mots au sujet de cette jolie petite collection dirigée par l’écrivain Jean Rouaud (1), c’est parce que nous venons de recevoir simultanément quatre nouveaux titres. Avec la phrase de Rimbaud « C’est de la fantaisie, toujours » en exergue, ces petits textes illustrés ressemblent bien davantage à des témoignages engagés qu’à des nouvelles. C’est ainsi que, sur un registre effectivement très personnel, Fatou Diome revient sur son enfance dans la langue colorée qui a fait son succès, évoquant l’importance que revêt à ses yeux Le vieil homme et la mer d’Hemingway (2). Tanguy Viel, quant à lui, nous fait part de son admiration pour Alfred Hitchcock (3). Valérie Zenatti revient sur le rite juif du Kippour (4), et Ernest Delahaye nous dévoile quelques uns de ses souvenirs avec son camarade de classe et ami Arthur Rimbaud (5). Comme vous pouvez dès à présent vous en douter, si la dimension religieuse stricto sensu est le plus souvent absente de ces écrits, le choix d’un tel nom pour cette petite collection n’en consiste pas pour autant un abus de langage. Ces auteurs s’ouvre sur une expérience qui leur tient à coeur et les a touchés au plus profond de l’âme.

Voici d’ailleurs un passage du petit livre de Fatou Diome : « Lire, c’est oser le vertige. On peut lire, comme on s’incline, révérencieux, ébloui par la fulgurance d’un bel esprit. Aveuglement ! Qui ne me guide pas me perd ! Or, je veux seulement trouver mon chemin. Qu’on nous laisse donc un oeil ouvert ! (…) Alors, quand on me parle de l’identité d’un écrivain, je réponds : foutaise ! Lire un auteur par et pour ses origines n’est que pure hérésie littéraire. La fragilité de l’humain, les questions existentielles et la vision du monde que les bons auteurs savent nous transmettre rendent toutes les frontières poreuses. Tentaculaire, la généalogie littéraire surplombe toutes les barrières. Nous sommes dispersés sur le globe, mais la littérature nous tisse des liens. Gens de mêmes lecture, gens de même questionnement, gens de même sensibilité au monde, gens de même révolte, gens de même quête. Par le livre, on se trouve des dénominateurs communs et on se reconnaît au-delà des petits tiroirs identitaires. Jésus reconnaîtra peut-être les siens à leur bibliothèque ! » 


 (1) Né en 1952, Jean Rouaud a reçu le Prix Goncourt pour son roman Les champs d’honneur en 1990. Il est l’auteur d’un grand nombre de livres dont les romans sont pour la plupart parus chez Minuit et Gallimard.

(2) Le texte s’intitule Le vieil homme sur la barque et les illustrations sont de Titouan Lamazou.

(3) Il s’agit de Hitchcock, par exemple, illustré par Florent Chavouet.

(4) Le texte a pour titre Le blues de Kippour et pour illustrations des dessins de Serge Lask.

(5) Il s’agit de Mon ami Rimbaud, qui est illustré par Jean-Michel Vecchiet.

F.A.

 

Un dessert plutôt salé !

03jan

Tanguy VielQu’est-ce qu’un Paris-Brest, en dehors d’une pâtisserie à la crème ? Eh bien à compter du 8 janvier prochain, ce sera aussi un livre, mais attention, pas un livre de cuisine, mais bien plutôt un roman décapant édité chez Minuit, celui que nous livre un Tanguy Viel très en forme. Alors de quoi s’agit-il ? D’un récit raconté à la première personne, dans lequel sont dévoilés à la fois des histoires et des secrets de famille, concernant essentiellement des affaires d’argent. Bon, me direz-vous, après Le black note (1998), L’absolue perfection du crime (2001) et Insoupçonnable (publié en 2006, ce roman sort d’ailleurs simultanément en poche), on ne s’attendait pas à moins ! Mais encore… D’une mise en abyme de la position de l’écrivain, puisque le narrateur évoque à de nombreuses reprises le roman dont l’écriture a occupé les trois années qui viennent de s’écouler. Ceci aussi, est un peu familier. On se souvient en effet de Cinéma, qui était paru en 1999.

D’accord, mais sommes-nous vraiment plus avancés ? Alors Paris-Brest, c’est le voyage en train qu’effectue le narrateur à l’occasion des fêtes de fin d’année. Sa valise n’est lourde d’aucun cadeau, pourtant elle pèse son poids. Sans doute la présence de ce fameux manuscrit de cent soixante-quinze pages qu’il aime à appeler son « roman familial » y est-elle pour quelque chose… En effet, il y livre les secrets de toute sa famille, sans oublier bien sûr ce qu’il tait lui-même depuis des années. Et ça promet. Personne n’est épargné. Ni la grand-mère qui est par miracle devenue la légataire universelle d’un vieux monsieur richissime, ni le père, dont les exactions ont forcé une partie de la famille à quitter Brest pour s’exiler dans le Sud, ni la mère et ses tentatives plus ou moins fructueuses pour ne jamais perdre la face, ni le lourd secret du frère cadet, sans oublier bien sûr ce personnage clé qu’est ce mystérieux « fils Kermeur », un « ami » pour le moins spécial. Voilà le portrait d’une famille qui a décidément plus d’une raison de vouloir se faire oublier…

Le style est frais, léger, mais non dénué d’une certaine cruauté. Voilà donc un roman dont les pages se tournent toutes seules, le lecteur se voyant insidieusement contaminé par cette curiosité que l’on qualifierait sans aucun doute de malsaine s’il ne s’agissait pas avant tout d’une fiction…

                                           Paris-Brest         Paris-Brest                               Paris-Brest

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