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Kerangal & Kennedy

03oct

kerangal.jpgCurieusement il n’est pas donné à beaucoup d’écrivains d’avoir un style, surtout parmi la jeune garde, cette relève dont on attend beaucoup jusqu’à la prochaine. Des univers, des théories, des ambiances, des couleurs, mais souvent point de ce style qui distingue un écrivain d’un auteur. Il est vrai qu’avoir trouvé sa marque ne suffit pas à vous faire un nom, que posséder sa langue et la soumettre à sa ou ses visions n’assure pas d’un public plutôt friand d’histoires. On pense en passant à Zone de Mathias Enard, ardemment défendu sur son blog par Titus Curiosus et qui mériterait que quelqu’un, ici, en souligne l’importance et l’ambition. Avec Maylis de Kerangal, qui appartient d’ailleurs à ce groupe réuni dans la revue Inculte et où officie le brillant Mathieu Larnaudie, le fin Arno Bertina et le joueur de football palmé François Bégaudeau, Maylis de Kerangal donc que nous suivons depuis son premier livre, l’évidence s’impose : en quelques lignes vous savez que vous êtes en présence d’une écriture qui ne se contente pas de coller à des faits ou aux ressorts d’une intrigue qui justifierait à elle seule de continuer le livre. Non, elle écrit et vous saisit par son verbe qu’elle ne ménage pas, par son art de la syncope, par son rythme, ses personnages prennent vie en quelques lignes, décrits en trois touches. Nous avions beaucoup aimé son duo de nouvelles Ni fleurs ni couronnes, un peu moins goûté à l’exercice que constituait Dans les rapides (très aimé cependant par quelques libraires du rayon, un brin nostalgiques des seventies), nous voici aujourd’hui totalement convaincus par son dernier roman, Corniche Kennedy, à l’enseigne de son fidèle éditeur Verticales, et qui met de nouveau en scène des adolescents, personnages dont elle restitue avec une finesse qui laisse pantois les variations, les tentations et les failles, usant de leur langue sans tomber dans la parodie, saisissant au vol (c’est le cas de le dire ici) leur volatilité et leur pesanteur. Les héros de ce roman impossible à lâcher tant la tension reste forte du début à la fin, n’ont même pas quinze ans et ils côtoient l’éternité en se propulsant du haut d’une corniche pour des sauts dangereux, activité répréhensible qu’un commissaire, plutôt malgré lui, doit éradiquer sans faiblesse pressé par un politicien qui a fait de son action municipale une caricature perfidement saisi par l’auteur. L’affrontement qui va en découler tient du jeu et de la course, de la comédie et du drame, et l’art de Kerangal de rester sur le fil, entre accélérations et ralentissements, entre psychologie et action, fonctionne magnifiquement. On aura compris que notre enthousiasme à trop s’étaler, risque d’inquiéter. Nous nous contenterons donc d’affirmer, avec un rien d’assurance, que si Corniche Kennedy n’est pas encore un large succès de librairie, c’est pourtant un des livres majeurs de la rentrée littéraire française. Il est peut-être temps qu’on se le dise.

Bordel aqueux ou boxon aquatique ?

11sept

Frédéric CiriezAvec Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez autour duquel la rumeur commence à bruire, nous nous trouvons devant un OLMI (objet littéraire mal identifié) : documentaire ? roman d’anticipation ? chronique paillarde ? ou, tout simplement, un “joyeux bazar” de formes et de genres littéraires où le plaisir d’écrire provoque la jubilation du lecteur ? La lecture seule de ce livre inclassable permettra de le savoir finalement, une lecture en apnée dont on sort essoufflé comme après un trop long séjour au fond de la piscine…

Mais de quoi est-il question au juste ? Le narrateur, Beau Vestiaire (un hommage au Querelle de Genet ?), est chargé d’établir une sorte de carnet de bord retraçant l’histoire et le quotidien de l’établissement qui l’emploie, un sous-marin transformé en maison de passe amarré sur le quai de Paimpol, d’où son nom anagrammatique, “l’Olaimp”, sous-marin-le-redoutable2.jpgbéni des dieux et en l’occurrence de quelques déesses égarées qui ont choisi de se mettre à leur compte en ces temps de libre entreprise généralisée ; il faut dire que cet ancien vaisseau de la Marine Nationale a un lourd passé qui justifie assez l’usage auquel il est condamné. Ses premières sorties en mer donnent lieu à quelques scènes de stupre et de luxure en vase clos, si bien que sa carrière militaire tourne court et que les clients remplacent les marins dépravés . Apparemment la petite entreprise se porte bien et les histoires successives des habitantes des lieux alternent avec quelques contes immoraux laissés par un client amoureux du folklore breton en guise de paiement ; en effet tout est possible dans ce bâtiment voué au plaisir et uniquement au plaisir ; c’est bien le maître mot de ce premier roman généreux où le côté sordide de la prostitution n’est jamais évoqué et où l’on sent chez ce jeune auteur un goût certain pour la subversion joyeuse et une tendresse toute particulière pour les déclassés et les marginaux de tout bord ; la devise des hippies ” faites l’amour pas la guerre” pourrait servir d’exergue à ce petit roman revigorant comme une bouffée d’embruns à moins qu’elle ne lui serve de conclusion…


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