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A feu et à sang

Le verger de marbre - Alex Taylor - éditions Gallmeister
Le verger de marbre de Alex Taylor
Une actualité de Véronique M.
Publié le 30/08/2016
Fidèle à l’esprit de l’excellente collection « néo noir » créée chez Gallmeister l’an dernier, le premier polar de cette rentrée littéraire frappe fort ! Du sauvage et une écriture à couper le souffle pour cette nouvelle pépite en plein cœur du Kentucky dénichée par la maison d’édition dont « l’Amérique grandeur nature » demeure le credo depuis dix ans.

Les hommes, éternels jouets du Destin

Alors que Beam, 19 ans, remplace la nuit son père sur le ferry pour trimballer les passagers dans les deux sens de la Gasping River contre 5 dollars, un étranger titubant d’alcool se présente, provoque le jeune homme et tente de lui extorquer sa caisse. Beam riposte et tue accidentellement l’inconnu qui n’a que le temps de balbutier un nom incompréhensible : « Loat ».
Mué malgré lui en meurtrier, Beam n’a pas le choix : chassé par son père Clem qui s’occupe de jeter le corps au fond de l’eau, il doit se résoudre à fuir, tentant d’échapper à « ce monde froid et caverneux, plongé dans un abîme sans fin ».
Appelé peu après sur la berge où un cadavre a été repêché, le shérif Elvis Dunne note que l’homme assassiné n’est autre que Paul Duncan, le fils du dangereux Loat et que Beam Sheetmire a disparu en même temps. Or, Loat a été le premier mari de Derna, « vieille pute ravagée » du bar du coin, devenue la femme de Clem et mère de Beam. Si celle-ci tente de tout mettre en œuvre pour retrouver son fils poursuivi par le shérif, Loat, déjà condamné à mort par la maladie, compte bien se venger de la mort de Paul : son bras droit Presto Geary et ses dobermans fous furieux devraient faire l’affaire pour accomplir le sale boulot.

Un roman ténébreux et haletant

La rencontre de Beam sur sa route avec Pete, un vieil homme cueilleur de ginseng, de sa ravissante fille Ella, ainsi qu’un mystérieux routier en costard va le précipiter là encore sans le savoir vers son destin, tel un héros de tragédie grecque :

« Errant, perdu, sans attaches, au milieu d’une terre désolée et étrangère, il se demandait si le meurtre de l’homme du ferry ne l’avait pas emmené de plus en plus loin du monde qu’il avait toujours connu ».

Les balles pleuvent, les dialogues claquent, et la chasse à l’homme (mais finalement : qui chasse qui ? et pour quelle obscure raison ?) ramenant inexorablement ces êtres démunis vers un étrange refuge, un cimetière tapi dans les bois qui donne son titre à ce roman qui pose la question du « sang », à la fois concrètement dans les scènes de mise à mort et, symboliquement, dans le sens de l’héritage et de la malédiction familiales.

Une rédemption bancale

L’éditeur Gallmeister réussit encore une fois le mélange de la pure tradition du « roman noir » des laissés pour compte de l’Amérique à une lecture toute personnelle de la Bible et des mythes, tel Loat tenaillé par le mal :

« C’est quoi la Bible ? C’est un livre qu’un illuminé a écrit parce qu’il crevait de trouille à l’idée de mourir. De ne plus être. Ce dont j’te parle, ça sera encore là quand la Bible aura été jetée aux oubliettes. »

Si la traversée de la Gasping River fait écho à Charon chargé de faire passer sur le fleuve des Enfers les âmes damnées moyennant une obole selon les textes antiques, le cueilleur de ginseng qui vient de sauver la peau de Beam apparaît sur ces terres maudites comme un protecteur inattendu :

« Dans la lumière du feu, les traits flétris de Pete paraissaient doux et presque angéliques. Beam pensa qu’il avait peut-être atterri dans un paradis bâclé et incongru où la nuit et la flamme étaient les couleurs annonciatrices d’une rédemption bancale. »

Il n’est donc pas étonnant que Donald Ray Pollock, auteur du génial Le diable, tout le temps (Grand Prix de littérature policière en 2012) et originaire de l’Ohio, proche du Kentucky, ait salué Le verger de marbre comme « l’une des proses les plus belles et brillantes que j’ai jamais lues. Ce livre est un incroyable tour de force ». Embarquez dès à présent à bord du ferry des Sheetmire sur les eaux boueuses de la Gasping River pour un inoubliable voyage… sans retour.


Quelques romans noirs aussi poisseux que flamboyants voisins du Kentucky :

- James Lee Burke : le Kentucky dans Vers une aube radieuse, en dehors de sa série en Nouvelle-Orléans avec Dave Robicheaux.

- Chris Offutt : du Kentucky au Montana dans Le bon frère

- Benjamin Whitmer : Sud de l’Ohio dans Pike et Cry Father

- Jake Hinkson : l’Arkansas dans L’enfer de Church Street et L’homme posthume

- Frank Bill : l’Indiana dans Chiennes de vie et Donnybrook

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