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A la hauteur de ses actes

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Une actualité de David V.
Publié le 09/05/2014

schirach"Chacun doit être à la hauteur de ses actes". Cet exergue signé Hemingway et qu'a choisi Ferdinand von Schirach pour son nouveau livre L'Affaire Collini traduit à lui seul tout l'enjeu de ce roman judiciaire qu'on lit d'une traite comme si l'urgence dont il témoigne interdisait qu'on l'abandonnât au profit d'autres tâches. Car il est des urgences qui mettent du temps à le devenir mais qui, une fois déclenché le mécanisme de la vérité qu'elles dissimulaient, n'autorisent plus de délai pour les affronter. Schirach s'est fait connaître avec deux recueils de textes, qu'on aurait quelques scrupules à nommer des nouvelles, qui exposaient avec un sens du détail et de la litote (paradoxe parfaitement assumé par l'auteur) des faits judiciaires examinés côté défense et non point accusation. Coupables et Crimes lui ont valu une très forte reconnaissance d'un public toujours fasciné par les affaires de crimes (nous avons eu Pierre Bellemare de notre côté mais là on ne parle pas de littérature) : le fait divers réveille des zones sombres de l'individu que la littérature ne se prive pas d'exploiter (Grasset a imaginé une collection appelée "Ceci n'est pas un fait divers" qui commande à des auteurs en vogue des récits inspirés de crimes plus ou moins édifiants) car les démons y sont d'une grande fécondité. L'intelligence de Schirach lui vient de sa situation. Il est avocat et c'est du point de vue du justiciable qu'il se place, refusant à toute force la position de juge et illustrant le principe que dans chaque crime il y a souvent deux victimes : l'une tue, l'autre meurt. Le roman L'Affaire Collini est fidèle à cette optique qui nous met en présence d'un assassin évident, qui ne se cache pas, mais qui se tait. Fabrizio Collini s'est fait passer pour un journaliste afin d'approcher le vieil Hans Meyer, riche capitaine d'industrie, l'a assassiné sans hésitation de quatre balles avant de le défigurer à coups de talons puis d'attendre la police. Refusant de se défendre on lui adjoint un avocat commis d'office : c'est lui qui va nous raconter cette affaire, sa première au sortir de brillantes études, et elle le touche d'autant plus qu'il découvre, trop tard, que la victime est une figure marquante de son enfance dont il connaît la petit-fille -auquel le lie une histoire d'amour - désormais partie civile. Qui est cet assassin silencieux, émigré italien qui a vécu des années en Allemagne pour y travailler en usine ? Quel est son mobile ? Pourquoi se taire quand revendiquer son crime pourrait lui donner de l'ampleur et lui valoir de la clémence ? Toutes ces interrogations participent de la tension qui s'installe dans le livre qui dévoile peu à peu, et avec des ficelles dignes des meilleurs policiers (mais sans les manies du roman policier ni ses tics), les ressorts intimes puis collectifs d'une tragédie qui concerne bientôt tout un peuple qui a fait du mariage de la honte et du silence une manière d'avancer dans un siècle qu'elle a bouleversé. Car le jeune avocat Caspar Leisen qui ne peut admettre le silence va creuser beaucoup plus loin que la partie adverse qu'on sent fébrile à l'idée de laisser exposer de la victime un passé oubliable. Mieux qu'un roman, L'affaire Collini tourne autour de l'idée de responsabilité et de justice, partant du particulier pour ouvrir sur l'universel. On se gardera de toute tentation d'en dire plus car Schirach sait ménager son suspense et son sens du rebondissement en bon avocat de cour d'assises. La toute dernière page du roman ne fait que quelques lignes mais elle fait office d'épilogue le plus précieux dont un livre puisse s'honorer. C'est le 6 juin que ce texte fort paraît, chez Gallimard, dans une traduction de Pierre Malherbet.

collini

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