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Ali Bomayé !

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Une actualité de David V.
Publié le 05/04/2013
Frédéric Roux a dû se faire une raison depuis longtemps. On l'associe immanquablement à la littérature pugilistique depuis son premier livre il y a bientôt trente ans, Lève ton gauche ! édité par Paul Fournel dont on ne répètera jamais assez quel bon éditeur il fut (quel bon auteur aussi mais c'est une autre histoire) et il a droit à chaque fois aux métaphores les plus usées sur son punch, son swing et j'en passe. L'auteur a du talent, c'est criant, du culot, c'est patent, du style, c'est évident. Si L'hiver indien paru chez Grasset nous avait moins convaincus malgré sa puissance, son nouveau livre chez Fayard son nouvel éditeur, a vite fait de surprendre avant d'enthousiasmer. La Boxe ? On y est en plein dedans avec l'une de ses figures mythiques que Roux a choisi de raconter en surmultipliant les "narrateurs" plutôt qu'en se concentrant sur un seul de façon classique. Muhammad Ali, sans doute le plus grand boxeur qui ait jamais sautillé sur un ring, méritait bien un exploit littéraire pour tenter de cerner sa personnalité, sa folie, sa démesure et ses errements, et Frédéric Roux qui a mis près de dix ans à rassembler ces six cents pages a tenu le défi. Le "roman" puisqu'il ne faut pas hésiter à utiliser ce terme, celui de biographie ou d'essai risquant d'amoindrir son ambition et de passer à côté de son propos qui est d'interroger une légende, ce qui est aussi une mission du romancier, établit comme principe narratif...qu'il n'y aura pas véritablement de narration mais un enchaînement de citations réelles et apocryphes de personnages existants ou ayant existé, suivant une progression diachronique, témoins et acteurs de la vie de Cassius Clay jr, dont les bribes de souvenirs mis bout à bout composent une mosaïque fascinante, à l'image de ces photos constituées par la réunion de centaines de clichés qu'une vue d'ensemble seule permet de saisir. Dans Alias Ali, Ali ne parle jamais (et on sait que désormais il ne parle plus, c'est aussi une façon de faire écho à ce silence définitif), il est le présent toujours absent, le bavard qu'on interdit de s'exprimer (et dans le genre volubile Ali en imposait particulièrement, nul n'a oublié ses fameux poèmes), il est celui dont on parle, celui sur lequel on a un avis, une analyse, un jugement. Et c'est le tour de force de Roux que de réussir à sculpter le portrait le plus nuancé, et partant celui qui se rapproche sans doute le plus d'une certaine vérité, d'un héros des temps modernes, d'un homme qui cultivait naïveté et insolence, d'un homme à abattre, d'un Noir qu'on trouvait trop blanc, d'un poids lourd qu'on trouvait trop léger et trop rapide, d'une grande gueule qui avait du génie. Ni Budd Schulberg, ni Norman Mailer, encore moins Hunter Thompson, Frédéric Roux semble s'effacer derrière ce puzzle ahurissant faits de centaines de pièces : il est pourtant aux commandes, orientant nos points de vue qui changent, brouillant les pistes, se refusant à une vision plutôt qu'à une autre. Et ce qui aurait pu n'être qu'un tour de force d'un as du ciseau devient une véritable oeuvre de création, une vision de l'Amérique des années 60 et 70 comme on en a peu lues. Quand bien même on ne goûterait pas aux joies fortes de la littérature sur la boxe (où les chefs d'oeuvre sont rares), il faut plonger dans ce livre qui interroge cette civilisation qui traite ses gladiateurs comme des parias et leur nie un pouvoir cathartique (oh le drôle de mot) que le destin d'Ali confirme pourtant. Le roman de Frédéric Roux sort le 23 janvier prochain. C'est un des premiers grands livres de cette rentrée hivernale.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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