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Annie Le Brun et Camille de Toledo

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 25/03/2016

Que peuvent bien se dire deux écrivains chevronnés publiés pour la première fois dans la même maison d'édition ? D'un côté, Annie Le Brun est reconnue depuis quarante ans tant pour son admirable intransigeance que pour son engagement aux côtés des pensées les plus libres et radicales (Sade, mais aussi Alfred Jarry, Raymond Roussel, Antonin Artaud, Rimbaud, Lautréamont  sans oublier sa fidélité envers l'esprit  surréaliste, André Breton en tête). De l'autre, Camille de Toledo, né en 1976 alors qu'Annie Le Brun écrivait ses premiers recueils de poésie, est publié depuis  dix ans mais frappe à chaque parution par sa stupéfiante acuité sur notre monde, ses essais-fictions embrassant une réflexion à la fois historique, littéraire et philosophique de première importance. Leurs deux courts textes parus aux éditions Verdier en ce début d'année pourraient se répondre par leurs seuls titres : dans l'excellente collection "chaoïd" (dirigée par David et Lionel Ruffel) L'inquiétude d'être au monde reprend le discours que Camille de Toledo prononça au dernier Banquet de Lagrasse en août 2011 ; dans l'agréable collection Verdier poche, Appel d'air n'est certes pas un inédit d'Annie Le Brun puisqu'il a été initialement publié par Plon en 1988 mais soyons certains que sa lecture (ou sa relecture pour les plus chanceux), augmenté d'une préface récente de son auteur, secouera les certitudes encore vivaces en refusant de se soumettre à la marche du vieux monde.

Vingt-cinq ans plus tard, une semblable sensation physique d'étouffement des désirs signent une fin de XXème siècle dont le " capitalisme à l'agonie " et le " chaos idéologique " sont les symptômes les plus saillants. L'appel d'air, soit à l' insurrection lyrique d'Annie Le Brun - cet essai portait en 1988 le bandeau bataillien "pour en finir avec la haine de la poésie " -  révèle toujours sa troublante actualité. La preuve pourrait résider dans la réponse de Camille de Toledo sous la forme de ce chant lyrique qu'est L'inquiétude d'être au monde. Ces 60 pages en grande partie versifiées rapellent l'abîme métaphysique de notre condition en reprenant la célèbre formule de Pascal notant au XVIème siècle " le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie" . Le flottement de notre XXIème siècle dit de même l'impermanence de l'homme voué au chaos de sa modernité,  à l'incertitude et à la peur qui le fait plier vers les nationalismes et les illusions des promettants, selon la célèbre formule de Stig Dagerman scandée telle un refrain, " notre besoin de consolation est impossible à rassasier" . Camille de Toledo, sous l'influence d'Aimé Césaire, Edouard Glissant ou Claudio Magris,  en appelle alors à un " antre des langues " , seul refuge habitable qu'il écrit " entre-des-langues " en véritable h-être  (1) tissé de fictions, d'Histoire et de cultures qui signent notre béance mais également notre singularité. Bien qu'assombrie par les catastrophes du XXème siècle prolongées à travers les récents délires de purification des massacres de Colombine aux Etats-Unis et d'Utoya en Norvège, l'espérance réside dans l'hybridation de l'Europe et des hommes qui la peuplent:

 L'entre des langues est/le seul endroit sauvage qu'il nous reste./ Là, pas de maître-mot, mais un trou,/ un vertige et une hésitation. [...] dans l'entre, là où nous sommes également muets, / traversés par le même effroi. / Là, justement, où nous devons apprendre à vivre, dans l'inquiétude de toute chose.

Ses mots, quoique différents de ceux choisis par Annie Le Brun, résonnent familièrement à l'oreille du lecteur d'Appel d'air. Si Camille de Toledo affirme que " le savoir, le seul qui nous aide, est celui des poètes" , l'insoumise pose également notre "inacceptable condition humaine" et prône une réhabilitation du lyrisme puisé dans la chair et l'imaginaire, cette "poésie noire embrasant parfois de ses éclairs ce qui nous fait sombrer " qu'elle définit à de nombreuses reprises avec l' ardeur si lucide de son écriture :

 [La poésie] est cette fulgurante précarité, à même de faire rempart, certains jours, contre l'inacceptable, et, parfois, d'en détourner le cours. Il suffit pourtant qu'elle cesse d'être cet éclair dans la nuit, pour devenir clarté [...] "

Ses phrases claquent et résonnent, portent toujours aussi loin comme si leur " violence critique " n'était que l'écho de l'inquiétude portée par cette poésie qui dérange en donnant forme à nos rêves les plus ténébreux :

Si elle doit mener quelque part, la poésie n'a pas d'autre sens que de nous mener vers ce que nous ne voulons pas voir

ou encore :

Sans cette conscience physique de l'anéantissement qui, seule, ouvre à celle de l'infini, il n'y a pas de poésie, il n'y a que de la littérature.

Annie Le Brun, Camille de Toledo : deux noms pour saisir ce qu'il en est de notre vacillement et proposer un au-delà des langues et la poésie comme interstices, espaces respirables de vertige, " énergie du désespoir " aussi indispensables en 1988, 2012, et encore ?

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1. voir son essai "sur la tristesse européenne" paru au Seuil en 2009, Le Hêtre et le Bouleau , ainsi que son site, passionnant : http://toledo-archives.net/

 

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