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Architecte des grâces et des tourments

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Une actualité de David V.
Publié le 25/04/2013
Jean-Noël Blanc travaillait sans doute depuis longtemps à son grand oeuvre et nous n'en savions rien. Nous avions lu ses précédents livres, en appréciant certains, en aimant beaucoup d'autres, fidèle à cet auteur discret qui a su, à l'instar de son ami Paul Fournel qui l'édita bâtir une bibliographie traversée ça et là de petites reines et de discrets royaumes. Qu'on regardede rééditer) ou Le nez à la fenêtre et La Légende des cycles, et l'on y trouvera sa prose sinueuse, son regard attentif aux détails, une subtilité qui refuse les effets. Mais en chaque écrivain de qualité se cache un grand livre, celui qui justifie un parcours et avec L'inauguration des ruines, il est évident qu'on en tient un et il ne faut pas deux pages pour s'en rendre compte. Ce titre qui fleure l'oxymore est à la mesure du roman imaginé par Jean-Noël Blanc : monumental et artisanal tout en même temps, fait de puissantes structures sur lesquelles croit le lierre du doute ironique, composé de blocs livrés au salpêtre du temps, il s'agit d'une entreprise téméraire qui a des allures d'épopée du XX° siècle, ce siècle de l'individu roi pouvant tout se permettre. Reprenant le principe du roman-feuilleton qui suit les aventures d'un personnage puis sa descendance, c'est moins une longue coulée romanesque qu'un delta d'histoires qui se ramifient, se retrouvent. C'est aussi une mosaïque de tonalités diverses : niveaux de langue, degrés dans la société. C'est surtout une ahurissante organisation qui donne parfois le vertige : le temps est malaxé, les allers-retours nombreux, les zones blanches assumées. Tout est dit et beaucoup est tu car Blanc nous prend pour complices. Mais de quoi s'agit-il ? Quatre générations d'une famille de bâtisseurs en sont les héros. Le fondateur, enfant trouvé dont la naissance est entourée de mystère, va grandir dans une famille où le passé est devenu la règle mais très tôt il croit en son étoile, il joue de son culot pour racheter à vil prix la moitié de la petite ville sommeillante qui l'a vu naître, il investit sans le sou, il parie sur l'avenir. Et cette petite cité imaginaire joliment baptisée Neaulieu pour nous rappeler que nous sommes dans les limites de l'imaginaire qui ignore les bornes, va constituer un peu plus que le décor de l'aventure humaine en cours car elle va se plier ou résister aux caprices de cette famille dans laquelle la filiation n'est pas souvent directe. On rachète, on rase, on bâtit, on investit, on développe sur le modèle du patriarche, ce Loys Le Briet que l'on découvre au début du livre et qui ne sait pas mourir, animé d'une vie dont témoignent ses mains affamées devant les rondeurs des infirmières. La frénésie de réussite de cette famille passe moins par le désir d'accumuler que par celui de vaincre : vaincre la pesanteur pour le premier qui rêve d'un bâtiment hors norme qui célèbrerait le travail et dont on va assister à la lente destruction, vaincre les classes pour le second qui collectionne les oeuvres d'art et invente l'économie moderne par son flair et son culot, vaincre la peur pour le troisième qui vit dans la froide folie de sa terreur, vaincre le temps pour le dernier qui va voir s'effondrer les fondations de l'empire. La force du livre de Jean-Noël Blanc tient à l'alchimie qu'il met en oeuvre, déjouant les codes, manipulant les clichés du genre, et sa marmite se remplit d'éléments disparates (extraits de livres - une biographie notamment qui court tout du long mais découpée au ciseau au milieu des phrases - , articles de journaux, témoignages, poèmes d'un auteur local) qui donnent un goût unique à l'ensemble, multipliant les contre-pieds, les nuances, obligeant les lecteurs que nous sommes à ne pas avoir la naïveté de croire à tout ce qu'invente le narrateur, offrant le plaisir du texte et le désenchantement qui le suit. On en est à la fois grisé et désillusionné, emporté par le rythme et frustré par les ruptures ou les ellipses. Le sol se dérobe, ce qui se bâtit s'annonce comme en péril : tout doit disparaître... Jean-Noël Blanc a composé un livre qui a du goût et des dégouts, un roman qui croit aux pouvoirs de la littérature sans ignorer les démons qui se plaisent à le saper ; il a inventé un univers sonore où sa langue trouve enfin sa mesure, un échiquier où il est le maître de pièces insolentes. L'inauguration des ruines est sans aucun doute une des plus belles réussites de l'année.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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