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Bienvenue en enfer !

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 21/09/2013

Erling JepsenDécidément, les éditions Wespieser nous régalent en ce moment ! Après La mer noire de Kéthévane Davrichewy et Le blues des grands lacs de Joseph Coulson, nous recevons ce jour une nouveauté au titre des plus énigmatiques qui vaut absolument le détour ! Mais avant de vous dire quelques mots sur ce livre, sachez que si le nom de son auteur, Erling Jepsen, ne vous est pas encore familier, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'une personnalité majeure de la scène culturelle danoise contemporaine, à qui l'on doit d'innombrables productions radiophoniques, télévisées et dramaturgiques.

Du haut de ses onze ans, le narrateur de L'art de pleurer en choeur se vante d'être un fin observateur à qui peu de choses échappent. "On ne peut jamais savoir ce que les enfants voient", déclare-t-il sur un ton éminemment solennel à une petite voisine avec laquelle il joue régulièrement, bon gré mal gré. S'il aime à tendre les oreilles et à ouvrir grand les yeux, c'est avant tout pour servir son cher papa, à qui il voue une admiration sans limites. Ce père, ce soi-disant héros, n'est autre que l'un des deux épiciers du village, un homme autoritaire mais néanmoins dépressif, qui met un point d'honneur à veiller à ce que les habitants de cette petite bourgade du sud du Jütland respectent un certain nombre de valeurs morales et religieuses. Cette obsession s'illustre notamment lors des enterrements, cérémonies au cours desquelles cet homme prend la liberté de faire profiter l'assemblée endeuillée d'une oraison funèbre digne de ce nom - "il a le pouvoir des mots mon papa". Que le défunt fasse partie du cercle de ses connaissances ou non ne paraît pas changer grand chose. Tout ce qui compte, c'est que les gens versent des larmes - d'où le titre. Et pour le remercier, ces derniers se remettent à faire leurs achats dans son magasin, qui est menacé de faillite le reste du temps. Or cette corrélation étrange entre funérailles et profit n'échappe pas à l'enfant, qui se met en tête d'échafauder un plan susceptible de mettre son père à l'abri des soucis financiers. Pour ce faire, il sollicite l'aide de sa soeur, Sanne, dont l'état graduellement dépressif n'est pas sans lien avec ce père au piédestal si tristement solide, et ce malgré l'hypocrisie et la monstruosité qui caractérisent ses agissements. Et la mère, dans tout ça ? Si celle-ci symbolise l'affection, ses enfants ont bien vite compris qu'elle n'était que synonyme d'impuissance dans cette famille au modèle incontestablement patriarcal.

Erling Jepsen nous offre un roman puissant, aussi abouti que perturbant, qui n'est pas sans évoquer le propos et l'ambiance du superbe film Festen réalisé par Thomas Vinterberg en 1998. Bien que la situation initiale soit a priori d'une simplicité déconcertante - le portrait d'une famille dans le Danemark rural des années 1960 - on bascule rapidement dans l'horreur. Pour autant, affirmer que ce roman est placé sous le sceau de la tragédie serait une considérable erreur. Dans la mesure où le narrateur ne comprend pas toujours ce qu'il voit et ce qu'il entend - son répertoire lexical est encore en pleine expansion (il s'obstine à dire une psychiatresse au lieu d'une psychiatre, il saisit au vol le mot inceste et pense qu'il s'agit d'une maladie contagieuse) - , le ton reste malgré tout léger. Qui plus est, entre sa création fantasmagorique baptisée Tabriel et une poignée de scènes hautes en couleur, on finit par flirter ouvertement avec le déjanté ! Et l'effet escompté ne se fait pas attendre, grâce à l'effroyable contraste entre la naïveté apparente du narrateur et la gravité des faits.

Il aura fallu huit ans pour que ce roman impeccablement maîtrisé parvienne aux lecteurs français (alors qu'il a déjà fait l'objet d'un certain nombre de traductions et d'une adaptation cinématographique sous la direction du Danois Peter Schonau Fog en 2006). Maintenant que le plus dur est fait, il ne nous reste plus qu'à espérer que ses autres romans et son abondante production théâtrale suivront sous peu !

F.A.

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