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Blonde on Blonde

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Une actualité de Julien
Publié le 12/01/2018
Forte actualité blondienne : "Leïlah Mahi 1932" (prix Renaudot essai 2015) est sorti en poche, tandis que l'auteur nous offre en cette rentrée un nouveau Mystère de Paris. Les morts n'ont qu'à bien se tenir.
Didier Blonde est en quelque sorte un Modiano qui ne se préoccuperait que de cinéma muet, c'est dire si l'on s'aventure parfois loin dans le brumeux, l'évanescent, l'impalpable... Tous registres que maîtrise à merveille Blonde, récipiendaire en 1992 d'un "Prix Fantômas" de bon aloi, depuis une dizaine d'ouvrages. Pour un auteur s'intéressant avant tout aux ombres et pantomimes du muet, sa bibliographie est paradoxalement éloquente : Les voleurs de visages, Les fantômes du muet, Faire le mort, Un amour sans paroles ou un irrésistible Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature.
Ce Nestor Burma des films nitrate, qui lui s'invente ses propres Mystères et s'y empêtre avec délectation, est le genre de bonhomme qui, tombant sur un numéro de téléphone dans un roman de 1927, cherche à le composer aujourd'hui, pour voir... Et s'il déniche l'adresse de Fantômas, devançant Juve, il s'y précipite pour tenter de récupérer sa cagoule.

Dans cette quête modianesque, avec une constance confinant à la monomanie mais propice à de subtiles variations, il est fatalement question de femmes énigmatiques, disparues de longue date, inconnues ou tombées dans l'oubli. Des spectres auxquels Blonde, toujours disposé à se noyer dans leur rémanence, essaie de restituer une biographie. Un buste anonyme dans L'inconnue de la Seine, un portrait rétif à toute capture photographique dans Leïlah Mahi 1932 : autant d'objets qui se dérobent, autant de catalyseurs pour des recherches effrénées. Malgré sa politesse exquise et ses bonnes manières, l'étrange Monsieur Blonde reste un profanateur de sépultures mémorielles. Troubler la quiétude des morts ne l'effraie guère, pas plus que, si cela s'avère nécessaire, de fréquenter les milieux les plus interlopes, ce qui nous offre au passage quelques observations savoureuses sur la faune curieuse qui bruisse et s'agite dans les cimetières, la nuit venue... À cet égard, ce Mr Blonde est à peine moins inquiétant que celui du Reservoir Dogs de Tarantino.
Par ailleurs, sans que cela n'épuise le sujet, précisons, à l'attention du lectorat resté en suspens et ne craignant pas la dépression post-coïtale, que l'édition Folio de Leïlah Mahi 1932 est assortie d'un post-scriptum inédit de l'auteur, qui apporte nombre de révélations nouvelles sur la mystérieuse pensionnaire du Père-Lachaise (Blonde entretenant un commerce fructueux - et semble-t-il parfaitement licite - avec ses lecteurs).

Le 4 janvier dernier, avec Le figurant, l'auteur a commis l'irréparable, une profanation insensée, le sacrilège ultime : Blonde est passé au parlant ! Et il a embarqué une célébrité, François Truffaut, dans l'aventure... Le pas aurait pu s'avérer funeste, comme pour ces acteurs du muet, à voix de crécelle, balayés par les premières prises de son Western Electric. L'honneur est sauf cependant, l'auteur n'a pas abandonné en chemin son bâton de pèlerin : après les inconnus, les disparus, les fantômes, il a ajouté à sa panoplie de déshérités cette foule des oubliés que constituent les figurants (il est heureux que Blonde ne soit jamais économe de son intérêt pour les causes perdues, tant les nécessiteux sont nombreux). Du reste, dans la filmographie truffaldienne, il n'a pas poussé le vice, du moins la mise en abyme, jusqu'à choisir La Nuit américaine...

Parmi cette cohorte d'anonymes, almanach de visages fuyants, untel est l'Allemand, un autre le Bedeau ou le Cadavre, ou celle-là encore la Gitane, selon leur usage attitré. Vous voyez Peter Sellers dans The Party ? Et bien, "Orangina" - sobriquet du narrateur, suite à une prestation éclair dans une scène de café - est son exact opposé. Aucune irruption fracassante, aucune mention dans les livres de cinéma, aucune trace dans les méticuleuses archives de Truffaut, qui tourne alors Baisers volés. Sur le plateau, Orangina rencontre Judith - elle aurait pu être "la Blonde" - spécialiste en éphémères incarnations de prostituées. S'ensuit la fameuse manifestation pour la défense de la Cinémathèque et de son débonnaire directeur Henri Langlois, violemment réprimée (répétition pour le mois de Mai à venir) : entre un Malraux démission! et un Des films, pas des flics!, Orangina trouve le temps de tomber amoureux de l'insaisissable Judith. Mais celle-ci, comme il se doit dans un monde régi par les lois blondiennes, s'évanouira aussitôt dans la nature...
L'occasion aujourd'hui pour le narrateur d'évoquer la topographie du Paris d'alors, de restituer le bon cimetière à telle scène d'enterrement (une obsession), de regarder en boucle les films dans lesquels il a eu 2 secondes de gloire (sans le son, bien sûr), de retrouver la trace de ses anciens complices en figuration et de confronter ses souvenirs distordus à la prosaïque réalité et aux indélicatesses du temps... Avec toujours en filigrane la même mélancolie face à la fragilité et incohérence des choses humaines, entre épiphanies fugaces et accès de nostalgie.

Dans cet univers aux interférences nombreuses où les frontières entre le réel et l'imaginaire se brouillent sans cesse (serons-nous les seuls détraqués à aller vérifier sur IMDb l'éventuelle carrière d'une Judith Lipari dans le cinéma de genre italien ?), c'est tout l'art de l'auteur qui se déploie avec ses phrases simples, directes et ses effets réduits à l'essentiel. Le pouvoir d'évocation qui en émane, le charme diffus qui opère, relèvent d'un mélange délicat combinant les talents de greffier, d'embaumeur et d'alchimiste, irréductible aux formules. Et au terme de ces 150 pages bien tassées, qui auront évité tout caquetage inutile et bande-son assourdissante, le lecteur, de concert avec nous, pourra certainement estimer que ce passage au parlant s'avère être une réussite et ne sera, en aucun cas, synonyme de dilution ou d'évaporation.

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