Chargement...
Chargement...

Bordeaux et son double, par Georges Sebbag

13725_bordeaux-et-son-double-par-georges-sebbag
Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 16/03/2015

Photo JM Devésa par Jean BauerQuelle était la forme de Bordeaux en 1962, une ville qui abritait en son sein un quartier de républicains espagnols ? Pourquoi la vierge rouge Rosario Santiago, agent de liaison du clandestin Julián Grimau qui sera bientôt exécuté par le pouvoir franquiste, repoussait-elle les avances de son jeune amoureux François Lister et lui donnait-elle en permanence des leçons de militantisme ? Quelle configuration la métropole aquitaine a-t-elle prise en 2013 ? Comment François Lister revenu sur place arpente-t-il la ville et ses souvenirs lancinants après une aussi longue absence ? L’auteur de Bordeaux, la mémoire des pierres (Librairie Mollat éditions, 2015 - Rencontre dans les Salons Albert Mollat ce mercredi 18 mars à 18h, entrée libre), roman tissé de déambulations à base de flashes et de surimpressions fait une entrée singulière dans le champ littéraire. Certes le récit semble lui coller à merveille : Jean-Michel Devésa a une ascendance espagnole, il connaît Bordeaux comme sa poche et il enseigne la littérature à l’université Bordeaux Montaigne. Mais ce n’est qu’un effet de ressemblance ou peut-être même de brouillage. Car si l’auteur est présent, autant que la femme à qui le roman est dédié, il a pris soin de déléguer à des doubles divers sentiments, pensées et agissements. Sa doublure François Lister, qui appartient à une génération antérieure, fonce tête baissée dans le communisme alors qu’il en dénoncera plus tard les mirages et les impostures. Quant à la jeune pasionaria Rosario Santiago, si indifférente aux choses du sexe, elle sera remplacée en 2013 par Rosario Paradis, une doublure tout aussi séduisante qu’elle mais qui finance ses études d’histoire de l’art en s’exhibant dans un peep-show. Toute l’intrigue est là : d’une part, la militante Rosario s’interdit la bagatelle avec le jeune Lister, d’autre part le vieux Lister résiste vaillamment aux vibrants élans et aux désirs incandescents de la seconde Rosario énamourée. On n’a cependant rien dit quand on a brossé ce schéma. Un acteur de taille s’interpose : Bordeaux via rues et trottoirs, bars et restaurants, boutiques et enseignes, bâtiments et monuments, habitat et population, artères et trafic, spectacle et divertissement, citoyens et institutions. De même que Louis Aragon témoignait dans Le Paysan de Paris de la disparition des Passages du côté des Grands Boulevards, Bordeaux la mémoire des pierres enregistre les bouleversements, substitutions, usures, patines, dégradations, embellissements qui n’ont pas manqué d’innerver ou d’énerver la ville depuis les années 1960. Les pages soutenues et compactes de ce beau roman ont la particularité de recéler de très longues phrases économes en virgules, où des « je » se relaient, se superposent dans un courant alternatif masculin/féminin au milieu d’une réjouissante pagaille entre les âges. Ici le choix est volontaire de dénier à la description, au commentaire ou au dialogue toute spécificité et de les traiter tous comme autant de points de vue. C’est qu’il est grand temps de tordre le cou aux habitudes de lecture, aux recettes d’écriture qui encombrent notre mémoire et nous bouchent la vue. En convoquant à dessein des doublures de différentes générations, Devésa nous suggère qu’il n’est pas tenu comme romancier de brosser un tableau historique mais de déceler l’incroyable différence qui grésille entre deux événements qui se répètent. Le François Lister de 2013 s’est dépris de celui de 1962. À quoi cela tient-il ? Au regard subjugué de la seconde Rosario ? À un objet fantôme de la rue du Port ? Ou à une pierre qui n’amasse pas mousse du côté du cours Victor-Hugo ? Georges Sebbag

Bibliographie

Abonnement

Derniers articles du blog "Ces mots-là, c'est Mollat" envoyés chaque semaine par mail

Contributeurs

Marilyn (124)

Libraire, lectrice, mais pas liseuse. @MarilynAnquetil

Emilie (119)

"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

Véronique M. (119)

Une libraire qui aime les chats (surtout le sien !), vénère Proust, et est capable dans un grand éclectisme de se régaler avec un essai critique pointu, un recueil de poésie ou un bon polar !