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Cendres, poussière et fumée

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Une actualité de David V.
Publié le 21/09/2013

Florence DelayFlorence Delay fume. Vous l'ignoriez ? Florence Delay possède une collection de cendriers. Nous l'ignorions. Elle en trimballe d'ailleurs toujours un sur elle car le spectacle des mégots urbains la désole. Le petit livre qu'elle nous offre pour saluer la dissipation des brumes hivernales est mieux, bien mieux qu'un "coffee table book"comme on en voit traîner négligemment dans les demeures où exposer un livre donne de l'importance. Ce serait même plutôt un livre de chevet qu'on est content de goûter par petites bouffées en se réjouissant de ce projet, ni catalogue ni "je me souviens", carrousel de réminiscences et d'aveux, notes de lectrice et touches d'érudition jamais fumeuses même si toutes concernent le tabac, ce plaisir devenu vice, cette volupté que ne connaissaient pas les anciens comme le raconta Pierre Louÿs. Loin de Florence Delay l'idée de vouloir dresser un éloge de ces petits compagnons des jours difficiles, de ces consolantes demoiselles, car il y a même chez elle l'aveu d'un souci, celui de moins consommer pour mieux profiter, Mes cendriers est surtout un hommage élégant, à la fois "Rich & Light", à cette amie héritée d'un père très aimé, le psychiatre Jean Delay dont la figure réapparaît au long du livre. Objet qui aide à fuir ou qui contribue à célébrer (que penser de votre voisin dont les pensées s'envolent au milieu du nuage fait par sa cigarette : tente-t-il de s'échapper ou s'enchante-t-il de votre présence ? ), la cigarette et son réceptacle négligé ont droit aux attentions d'un auteur qui sait ce qu'elle leur doit. Leur doit-elle son "Prix Fumina" ? Ce n'est pas certain...Mais l'inspiration, oui, elle l'avoue sans détour, car moins elle fume, moins elle écrit. Livre de courants d'air qui met à l'honneur la belle citation de Ramon Gomez de la Serna (qui disait aussi : "Tout mégot est un épilogue de pensée géniale") dont elle fut la traductrice :  :"La prose doit avoir plus de trous qu'aucun crible, et les idées aussi.", Mes cendriers est aussi et avant tout un livre de collection, d'accumulation, celle de tous ces cendriers aimés ou honnis qui, chacun, renvoie à un épisode, un ami, un souvenir parti en fumée. Vous y croiserez Hemingway au cigare éteint, Jean Nicot le philologue piètre ambassadeur, Char et ses papiers maïs, M.Pickwick qui aime la fumée sans fumer, Svevo & Zeno, César Vallejo grand et triste, beaucoup de cendres éparpillées, peu d'amertumes, quelques bonnes résolutions (comme le voeu de Carême) et le bonheur d'écrire. Pour un peu, un petit peu, on s'en voudrait de n'avoir pas goûté à ce vice trop puni, mais cela il ne faut pas le dire et encore moins l'écrire.

Florence Delay viendra nous rendre visite le vendredi 16 avril dans les Salons Mollat : fumeurs repentis ou forcenés, amateurs de belle prose et de souvenirs brillants comme d'infimes braises, simplement amoureux de la littérature, vous êtes les bienvenus.

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Et en guise d'illustration, quelques propos de notre académicienne recueillis pour Le Figaro Littéraire par Astrid de Larminat :

LE FIGARO. - Dans votre livre, vous évoquez vos cendriers avec tendresse, comme s'ils étaient des compagnons ?

Florence DELAY. - Oui.

Je laisse l'éloge du tabac à Sganarelle, dans la scène 1 de Dom Juan. Mon livre est plutôt un hommage à cette petite compagne qu'est la cigarette. J'ai une relation sentimentale avec elle. J'essaye de la moins aimer, mais ça me ferait de la peine de l'abandonner d'autant plus qu'elle reconduit à notre condition : partir en fumée. Je voulais aussi me moquer un peu de l'atmosphère générale qui fait du fumeur un bandit. Mais loin de moi l'idée de nuire à la santé publique. Je sais gré aux lois récentes d'avoir brisé l'habitude de fumer sans y penser, de nous avoir forcés à espacer nos cigarettes qui sont ainsi encore meilleures. Mais je réclame un peu d'égards pour les fumeurs. Nous savons bien le risque que nous prenons, on nous le dit assez, inutile d'en rajouter. J'emporte toujours un cendrier portable. Tous ces mégots sur les trottoirs, c'est dégoûtant.

Savez-vous pourquoi vous avez commencé à fumer ?

La première cigarette, c'est comme le premier baiser, un rite, une initiation qui marque la sortie de l'enfance. On fait comme les grands. J'imitais mes parents, en un siècle, le XXe, où cibiches et impers fabriquaient des réfractaires, de Bogart à Malraux, à Camus. Comment se défaire de cette vision enfantine ?

La cigarette n'est-elle pas liée à l'écriture ?

Oui. Dans le bureau de mon père, cartouches de gitanes et rames de papier étaient rangées côte à côte. Le stylo et la cigarette, ça va ensemble. À cet égard, j'envie les peintres dont les mains sont occupées. Mais la main de l'écrivain me semble oisive, du moins celle des maudits qui écrivent à la main. J'envie ceux dont le clavier écrit les livres. Pour ma part, quand j'écris directement à l'ordinateur, je dois recommencer, ce n'est pas mon style. J'ai l'idée, purement imaginaire bien sûr, mais les images sont tenaces, que la cigarette, quand j'écris, travaille à ma place ou avec moi. Inspirer la fumée m'inspire. Moins je fume, moins j'écris. Il y a quelque chose de spirituel dans la cigarette, d'aérien. Une volute, c'est beau. Allumer une cigarette est une manière de fuir un mauvais moment ou au contraire de célébrer un moment heureux. On l'allume quand on est seul, ou quand on est ensemble. Dans les moments de joie, ou d'inquiétude. C'est bizarre.

Dans votre livre, vous rapprochez les cendres de la cigarette de celles que le prêtre dépose sur le front du chrétien le mercredi des Cendres. Avez-vous décidé de faire un jeûne de tabac pour le Carême ?

Chaque année, le premier jour du Carême, je me dis que je devrais arrêter de fumer jusqu'à Pâques. Ce serait la seule chose un peu sérieuse et élégante à faire. Mais cette fois encore, j'ai remis ça à l'an prochain…

Mes cendriers de Florence Delay, Gallimard, 134 p, 12 €.

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