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Chevallier de la peur

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Une actualité de David V.
Publié le 09/05/2013
La peur

Plus aucun poilu cette année pour témoigner en une incarnation faiblissante et troublante l'existence, réelle, de ces hommes qui furent les acteurs de l'une des plus atroces boucheries d'un siècle de progrès qui n'allait pas en manquer. Mais il reste des livres, de grands livres souvent ensevelis sous le flot d'ouvrages glorifiant la victoire. S'il fallait n'en lire qu'un en cet anniversaire, on voudrait que ce fut celui que Le Dilettante a eu l'excellente idée de rééditer, le tirant d'un oubli insultant : La Peur de Gabriel Chevallier, dont la postérité a retenu comme un nom commun son Clochemerle, best-seller qui a dévoré le reste de sa bibliographie.Mais avant de devenir un auteur à succès, Chevallier fut soldat, enrôlé dans cette Grande Guerre en 1915 et qu'il fit jusqu'au bout malgré une blessure qui ne le sauva du front que quelques semaines. Parti jeune homme, étudiant riche d'un avenir, il en revint meurtri à jamais, ayant plus appris sur lui et sur les hommes, leur crasse lâcheté, leurs beuglements, leur vantardise, leur grandeur aussi, en quelques années qu'en toute une vie, devenu pour le reste de ses jours un survivant que son talent permettait de ne pas rester muet et que sa dignité empêchait de hurler avec le troupeau des nostalgiques et des vantards. En 1934, avant la gloire littéraire, il publia cette Peur à qui on ne fit pas un grand succès et qui fut retiré de la vente à la veille des hostilités nouvelles afin de ne pas fournir aux naïfs des arguments pour combattre cette autre guerre : il n'y  avait personne pour l'imaginer pire que le précédente alors les mauvais esprits étaient priés se taire. Autant le dire sans ambage, ce récit de Chevallier où celui-ci a la pudeur de se dissimuler sous un pseudonyme est de ceux que l'on n'oublie pas, obsédant de précision, refusant le lyrisme, recherchant la vérité aussi laide qu'elle soit, se livrant à l'analyse sans prendre aucun masque. Aussi dégoûté que l'on soit de ces misérables aventures d'un jeune soldat livré à la gueule dévorante d'une guerre léviathan, on ne parvient pas à s'en défaire, à l'affût d'un rare moment de pause, incapable de sourire lorsque l'ironie, terrible, se manifeste. Des mois posé sur l'épaule d'un poilu qui nous raconte la saleté, la promiscuité, la peur aveuglante, cette impression si rarement décrite et dont Chevallier se fait le chirurgien tétanisé par ce qu'il découvre. Quatre-vingt dix ans ont passé depuis que le dernier soldat est mort au combat, pour une cause depuis longtemps effacée, (10h50, le 11 novembre, le soldat Augustin Trébuchon est tué, absurdement, d'une balle en pleine tête, lire l'étonnant article dans Libération de ce jour : http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2008/11/x.html), la guerre continue à alimenter nos journaux, parfois tout près de nous. Il faut des livres comme La Peur pour nous rappeler sans cesse que l'horreur, banale comme une tranchée, peut se lire et doit se lire afin qu'elle ne devienne pas qu'un sujet lointain dont on se débarrasse la commémoration finie.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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