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Chevillard dans le désordre et gagnant

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Une actualité de David V.
Publié le 23/01/2014

Nous attendons d'un livre qu'il nous malmène, qu'il nous intrigue, qu'il nous heurte, qu'il nous dérange, qu'il brise le miroir dans lequel nous aimerions nous réfléchir pour mieux nous contempler. Nous attendons d'un livre d'Eric Chevillard qu'il nous parle de hérisson, à la rigueur de kangourou, qu'il aborde sans crainte le sujet de Dieu (et nous prouve son existence ou le contraire, ce n'est plus un enfant de choeur), qu'il croise la route de Beckett et si c'est sur un banc tant mieux (le banc de Bouvard et Pécuchet pourra convenir), qu'il soit plein d'humour car le jour où Eric Chevillard renoncera à son humour c'est qu'il se sera endormi pour toujours sur son banc afin de rejoindre son créateur, qu'il fasse neiger Noël sur Bucarest la nuit car il s'il connaît en matière d'exotisme, l'oreille encore rouge d'un voyage au Mali, qu'il fasse dans le détail, le pointu, l'aigu, le saisissant et s'interdise le gros et le demi-gros qu'il abandonne à ses confrères et consoeurs du romanesque bovin très visible à l'étalage (mais qui se conserve mal, ce qui est étonnant pour du produit stérilisé) : le Chevillard a le couteau affuté et notre écrivain manie les siens avec précision, qu'il nous parle sans arrêt de la grande affaire de sa vie, la littérature, tellement envahissante, prenante, contraignante qu'elle vous encage sans prévenir les écrivains les plus purs ou les plus durs, ou qu'il nous plonge avec délice et effroi dans le récit des aventures de la vie d'écrivain. Nous attendons tout cela d'un livre d'Eric Chevillard et beaucoup plus encore, accrochés que nous sommes parfois à son embarcation qui navigue encore dans la bourrasque. Azerty joue d'un désordre habilement ordonné et parvient à se situer en même temps sur différents registres et tableaux : il raille sans dérailler, il force le trait sans traitrise, il arrache les masques sans laisser de marques, il longe le précipice qui le menace, celui d'en faire trop, de camper l'écrivain ultime car il n'est jamais dupe. Lire Chevillard, c'est courir le risque de souligner sans cesse la phrase assassine, le mouvement de beauté ou ces réflexions sur l'art d'écrire qui font de lui le théoricien sans théorie de la littérature dont chaque oeuvre est une illustration. Quiconque se pose des questions sur l'écriture (et comme on voudrait que des écrivains patentés se les posent...) doit prendre le temps de détailler son entrée à la lettre S car si le style c'est l'homme, prétend-on quand on a mal lu Buffon qui comme Chevillard connaissait parfaitement le monde animal, l'écriture est une (étrange) affaire de style.

Il ne faudrait pas qu'il arrive à cet auteur ce que le sort réserve aux grands écrivains, leur offrant une riche postérité dont ils n'ont que faire, car Eric Chevillard est plus que jamais un écrivain d'aujourd'hui, celui qui met de l'ordre et de la folie dans notre désordre, celui qui dit que la littérature n'est pas étrangère à la vie mais, tout au contraire, en est le coeur. Ne le laissons pas aux mains des universitaires (sauf Pierre Bayard qui transcende tous les classements) qui s'en régalent comme d'un auteur relié cuir. Mettez de l'ordre dans votre bibliothèque : à la lettre C, placez Le désordre Azerty édité par Minuit.

 

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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