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"Comment est-ce fait, un chef-d'oeuvre ?"

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 25/03/2016

Quel lecteur n'a jamais utilisé le terme de "chef-d'oeuvre", là où aucun autre ne saurait mieux dire son enthousiasme, sa fascination ? Mea culpa, vos libraires aussi ! Si nous n'évitons pas quelquefois d'apposer ce mot sur nos fameux "coups de coeur" en guise de commentaire, peut-on alors raisonnablement définir l'essence d'un chef-d'oeuvre ?

Dans son dernier ouvrage paru chez Grasset, l'essayiste et romancier, qui se réclame volontiers jardinier Charles Dantzig se propose de débroussailler le propos : si le premier emploi du "chef-d'oeuvre" par un écrivain remonte à Voltaire en 1752 dans Le Siècle de Louis XIV, aucune étude n'a été consacrée à cette notion en littérature. Un tantinet savant, il part de l'étymologie médiévale du terme et de ses équivalents dans une vingtaine de langues pour démontrer l'universalité de l'expression laudative dans le sens d' "ouvrage supérieur". Son but est alors d'examiner les critères objectifs et subjectifs pour tenter d'en donner une acception définitive, irrévocable. Il existe bien des listes de chefs d'oeuvre incontestables (on retrouve l'obsession de Charles Dantzig pour la " lasagne farcie, brouillon après brouillon, de paperoles", à savoir A la recherche du temps perdu), mais que faire de notre sensibilité qui en choisit d'autres, ceux ignorés du plus grand nombre, "hors canon" en cela "précieux et fragiles" ?

Malin dans l'art de manier le contrepoint et l'ironie qui fait mouche, le projet de recherche d'une définition parfaite du chef-d'oeuvre bifurque au long de cet essai dans une promenade mi-sérieuse, mi-ludique qui instruit son lecteur tout en ménageant son plaisir. Il agit tant avec rigueur qu'avec la badinerie et le sens du décalage qui caractérise le style auquel il nous avait déjà habitué dans son Dictionnaire égoïste de la littératureL'Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, et Pourquoi lire ? (Grasset, puis tous parus au Livre de poche respectivement en 2009, 2010 et 2011). Dans le chapitre justement intitulé "A chacun son chef-d'oeuvre" (pages 143-147), Charles Dantzig commence à s'attaquer aux prétendus chefs-d'oeuvre sans charme de "Duras et ses semblables" pour qualifier finalement les 101 Dalmatiens et Les Aristochats, films animés de Disney, de véritables "chefs d'oeuvre de raillerie tendre qui [ont] contribué à me faire reconnaître une partie de ce que je désirais de la vie". Bien qu'on ne puisse souscrire à tous ses emportements ou à ses critiques (puisque là est la force et la difficulté du chef-d'oeuvre :  sa subjectivité !), Charles Dantzig vise juste lorsqu'il nous parle de ses émotions de lecteur amoureux des chefs-d'oeuvre littéraires (d'Ovide, Shakespeare, Proust, Fitzgerald, Thomas Bernhard aux choix personnels de Louis Lerne, Thom Mc Gunn) ou cinématographiques  (de Terminator de James Cameron à Pétrole de Pasolini, Tout sur ma mère d'Almodovar).

Ses traits d'esprit, qui affolent presque à chaque page, font songer à une sorte de moraliste du XXIème siècle hybride entre La Bruyère et Fabrice Luchini.... Généreux, Charles Dantzig emporte notre adhésion quand il offre à son lecteur quelques exemples stimulants qui trouveront à coup sûr leur place dans les dictionnaires de citations :

"Un chef-d'oeuvre est un fracas. Seulement, c'est le fracas d'une fleur" "Le chef-d'oeuvre est du présent éternisé" "Il n'y a pas de méthode du chef-d'oeuvre. Il y en a une nécessité. (Comme de tout bon livre.)" "Un chef-d'oeuvre est toujours nouveau. Il ne procède pas d'une mode et en crée une." "Le chef-d'oeuvre apparaît par surprise, et cet inattendu joint au sublime donne la fausse idée du divin." "Il est son propre idéal. Un chef-d'oeuvre est son propre critère." "Tout chef-d'oeuvre est un langage nouveau." "Le chef-d'oeuvre est une rupture dans la monotonie de l'utile." "Le chef-d'oeuvre rend amoureux du chef-d'oeuvre. Le chef-d'oeuvre rend amoureux de l'auteur du chef-d'oeuvre." "Le chef-d'oeuvre est un royaume dont nous sommes un instant les rois."   Exclusif ! Notez que Charles Dantzig sera présent le 28 février à 18h à la librairie Mollat.   [youtube]http://www.youtube.com/watch?v=QRiPUSKrc4U[/youtube]    

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?