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Compte à rebours dans Varsovie

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/08/2013

Neuf - StasiukIl est de ces écrivains - et ils sont nombreux - qui aiment à s'essayer à plusieurs genres. A la fois critique littéraire, journaliste et écrivain, Andrzej Stasiuk en fait partie. Après avoir signé des récits de voyage, des nouvelles, des romans et même une pièce de théâtre (Les barbares sont arrivés), ce grand nom des lettres polonaises nous livre aujourd'hui son dernier livre, un roman intitulé Neuf, paru aux éditions Bourgois, qui s'ouvre sur une image de chaos intégral.

A cinq heures et quelques du matin, Pawel se lève dans un appartement littéralement saccagé. Tout est sens dessus dessous autour de lui, et ce dans le but de lui faire passer un message très simple : il dispose de 72h et pas une minute de plus pour réunir une somme importante afin de rembourser son créancier. Le hic, c'est qu'évidemment, cette somme, il ne l'a pas en sa possession... S'engage dès lors une course contre la montre au cours de laquelle notre homme va faire le tour des ex/amis/connaissances/relations susceptibles de lui venir en aide. Le lecteur accompagne alors Pawel dans ses errances à travers la ville - le Varsovie des années 90 - et en prend plein la vue de cette Pologne en proie à une modernisation galopante. Dans une écriture incisive aux accents très nettement kafkaïens, Stasiuk fait le portrait d'une société qui s'est laissée emballer par le capitalisme importé tout droit d'Occident. Aussi implacable que sans appel, le constat est d'une clarté incontestable : les conséquences d'une affluence soudaine sont palpables à chaque coin de rue, où s'exhibent articles à la mode, berlines rutilantes et autres signes extérieurs de richesse au milieu d'un environnement qui peut frapper par sa désolation. Et l'on s'en doute déjà, le funeste trio corruption, drogue et prostitution répond inévitablement présent à l'appel.

L'atmosphère est donc très sombre tandis que notre anti-héros évolue dans un univers peuplé de personnages qui semblent tous afficher une même attitude d'absence au monde, voire à soi-même, qui ne peut que rappeler L'étranger de Camus. En effet, la distance qu'ils manifestent par rapport à tout ce qui les entoure englobe non seulement les vicissitudes de la vie, les êtres parmi lesquels ils vivent, mais surtout ce qui concerne leur propre corps (les relations sexuelles sont à cet égard caractérisées par un effroyable détachement).

Ainsi, bien que ce roman noir à l'efficacité redoutable appartienne au genre de la fiction (1), il s'inscrit bel et bien dans la lignée d'une oeuvre dans laquelle l'occidentalisation et la conversion au capitalisme, la vacuité de l'existence, et une certaine forme de voyage s'imposent comme des thèmes récurrents (2).


(1) Notons d'ailleurs la sortie simultanée de Fado (toujours chez Bourgois) un recueil constitué d'une vingtaine d'instantanés qui ont pour objet la diversité ethnique et culturelle de l'Europe centrale et orientale.
(2) Dans Neuf, si l'action se déroule essentiellement dans le coeur de Varsovie, Pawel n'en est pas moins constamment en mouvement dans cette ville qu'il traverse à pied, en voiture ou en empruntant les transports en commun, qui fonctionnent d'ailleurs comme un leitmotiv tout le long du roman.
F.A.

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