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Concerto pour la main gauche

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Une actualité de David V.
Publié le 09/01/2015

Maurice_Ravel_au_piano_1912On connaissait Michel Bernard en amateur et spécialiste de Maurice Genevoix. Il nous avait touchés avec ses livres où il évoquait avec justesse la Grande Guerre qui s'est déployée dans une contrée qu'il connaît bien puisqu'il y est né. Son territoire intime, celui qui a marqué d'une empreinte profonde son imaginaire, est fait du souvenir des tranchées enfouies barrant l'espace, de forêts abimées et repoussant malgré tout, des paysages recomposés et nourris d'un terreau poignant, les hommes morts au combat. En ce début d'année il nous offre un roman que l'on qualifierait volontiers de délicieux si l'adjectif ne paraissait pas étrange accolé à la période qu'il aborde. Mais la vision qu'il nous dépeint et son personnage, rien moins que Maurice Ravel, font du livre un concerto qui développe une ligne mélodique sur fond d'orchestre puissant et discret, ce qui n'est pas la moindre de ses réussites. Sa main gauche travaille la figure du compositeur tandis que cuivres et bois nous font sentir le tumulte de la guerre. Petit homme menu et faible, Ravel avait tenu à se faire mobiliser malgré les refus répétés des commissions le jugeant trop fragile mais il a tant insisté qu'on l'incorpora finalement au régiment du train, a priori moins exposé aux combats, ce qui lui permit de conduire sur les routes dangereuses de Verdun un camion et de s'exposer au-delà de ce qu'on lui demandait. D'autant qu'il fut blessé. Il faut imaginer cet esthète malingre juché derrière son volant, sa présence parmi les ombres, au milieu des ruines, face aux tremblements d'un conflit qui n'épargne rien mais dont son oreille ne sort malgré tout pas meurtrie malgré la trivialité, la rudesse et la barbarie. Michel Bernard excelle dans cet exercice que sa condition de romancier libère, lui offrant l'opportunité d'imaginer les déambulations du compositeur, ses ruminations, ses méditations : ne se vit-il pas en train de s'inspirer du Grand Meaulnes d'Alain-Fournier ? On connaissait très mal cet épisode de la vie du Luzien mais le romancier n'a pas souhaité faire une enquête, plutôt essayer de saisir la volonté de l'artiste, son refus de la passivité pour en fin de compte comprendre comment a pu se cristalliser chez lui ce qui deviendra le sublime Concerto pour la main gauche. Nul n'ignore en effet que cet étrange dénomination et cette performance sont nées d'une commande faite à Ravel : le pianiste autrichien Paul Wittgenstein, le frère du philosophe, ayant perdu son bras lors du conflit et ne voulant pas renoncer à son art, il se tourna vers le futur compositeur du Boléro devenu considérablement célèbre après sa tournée américaine. La naissance de cet opus nous est ainsi narrée par Michel Bernard qui précise que celui-ci avait tourné la page de la guerre dont il ne parlait plus et que cette entreprise va réveiller quelques fantômes et des mélodies enfouies. Raconter la naissance d'une oeuvre est une épreuve délicate qui sollicite bien plus que du talent littéraire, et l'on sent que l'auteur de La Tranchée de Calonne a trouvé là un sujet à sa mesure, dans un territoire où il est chez lui et où nous le suivons avec plaisir. Lisez Les forêts de Ravel accompagné par ce fameux concerto (ici Samson François), c'est une très intéressante expérience. Et prenez le temps de regarder notre interview de l'auteur.

https://www.youtube.com/watch?v=9cUfNWghZFc https://www.youtube.com/watch?v=6Sxpi0zybzA

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