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Corps du fils

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 24/11/2014

mathieu-riboulet.jpgRompu à l'enchaînement frénétique de la nouveauté, alerté par les sirènes de la critique sur quelques auteurs incontournables, il arrive que le libraire s'octroie de salutaires pauses avec des textes dont la luminosité perdure dans la mémoire. Nous avions été quelques uns subjugués en 2008 par L'Amant des morts. En cette rentrée 2010, Mathieu Riboulet récidive : Avec Bastien (deuxième titre publié chez Verdier) résonne tout aussi puissamment à nos oreilles comme l'indique la citation de Dostoïevski mise en exergue : "La beauté est une énigme". Elle seule suffit à résumer ce "portrait" qu'a voulu peindre l'auteur dans le goût du blason, tradition littéraire du XVIème siècle, sauf qu'ici l'éloge de la beauté de Bastien est détaillée par le regard fasciné d'un homme dont rien ou presque ne nous sera révélé. L'énigme réside seule dans cette contemplation anonyme, tout entière soutenue par le dévoilement du corps de Bastien et du texte qui s'y imprime, comme en son parfait reflet : comment nous aussi, lecteurs, rester insensibles à ce regard ?

Le coup de foudre inaugural enclenche comme en écho le récit et le fantasme du narrateur qui viennent redoubler une scénographie pour le moins sans équivoque entre deux acteurs de films pornographiques, cette "écriture du désir vieille comme la Grèce antique" nous rapelle le narrateur. Cette ouverture suffit à fixer durablement sur sa pupille de "voyeur" (dans tous les sens du terme) le désir qu'incarne ce Bastien, créature de papier qu'il invoque, invite à se faire chair et âme dans sa mise en scène sexuelle et textuelle :

"Bastien est ma limite, le point de fuite de mon désir, là où toujours il s'anéantit et toujours se relève, l'horizon perpétuellement dérobé. Bastien est mon désir."

Car ici, la crudité n'est pas tant dans les mots, elle n'est pas un appât pour un lecteur (ou lectrice) ciblé, en mal de jouissance - livresque, ou autres : l'élégance du style rappelle que nous sommes avant tout en présence d'une littérature qui n'a que peu à s'accoquiner avec le sens de la morale, ou avec la quête du croustillant, du sensationnel (celui seul qui souvent nous fait parler, acheter, regarder) et mêle les clichés licencieux (scène sexuelle) et religieux (la Cène). Comme déjà dans L'Amant des morts, le destin du personnage principal s'accomplit dans une sorte de communion, de réincarnation christique et charnelle, voire romantique jusque dans l'aban-don du protagoniste dans le lit de ses amants malades. Le sacrifice d'amour est poussé à son paroxysme et, tour de force suprême de Mathieu Riboulet, ses personnages (Jérôme Alleyrat précédemment, Bastien ici) deviennent les proies consentantes d'un désir qui, les perdant, nous laisse à notre tour  éblouis et sur lequel jamais (même à propos de troublantes scènes d'inceste, de viol) ne plane l'ombre d'un jugement. Le sida qui finit par emporter le premier rappelait alors les paroles d'une chanson de Barbara : une tragique maladie d'amour pour ces êtres en quête d'exultation du corps/coeur quand d'autres (leur père, leurs frères) le sont d'autres combats virils.

L'extase visuelle du narrateur face à l'écran va enclencher un récit rétrospectif totalement fantasmé de l'enfance de cet acteur, déporté vers la scène de ses possibles origines, de ses désirs, de ses frustrations, comme si le narrateur (ou l'auteur, ou le lecteur) était en mesure d'imprimer sur cette pellicule l'écriture d'une vie qu'elle contiendrait en creux. On ne sait plus alors qui de ce Bastien ou de ce spectateur duplice la vie nous est contée, et cela importe peu puisque nous voilà emportés, littéralement embarqués "avec Bastien" dans une enfance imaginaire à Bongue, en Corrèze, à Pralong en Creuse : seul importe qu'à six ans, Bastien serait tombé amoureux de Nicolas, son camarade de classe disgracieux et surtout rapidement fauché par un terrible accident de la route. A jamais endeuillé, Bastien tentera alors plus tard de vivre dans la multitude de ses rencontres sexuelles passagères la magie de ce premier désir avorté. Cette "faille" initiale dans laquelle s'engouffrent le narrateur et son double décide alors d'un destin comme scellé par la quête de l'impossible retrouvaille avec ce vertige perdu. Le deuil lui impose de revêtir en secret, telle son arrière-grand-mère paysanne, le jupon noir de circonstance et de défier ce maudit ciel en pratiquant l'art de l'escalade des montagnes puis... des corps d'hommes, selon sa fidélité/foi indéfectible en Nicolas : "Je n'ai pu être à un, je serai à tous".

D'une enfance à la fois banale et d'incertaines "bagarres" entre frères, Bastien va quitter le vaste plateau de Millevaches (et la table familiale) pour les plateaux de films pour adultes, devenir "une putain en somme, c'est-à-dire un corps d'amant pour une idée d'amour", "une putain ordinaire, courageuse et sublime", se confondre avec ce corps offert, ouvert au monde et à ses frères d'armes, corps à l'oeuvre et de l'oeuvre. Comme en son temps Jérôme, Bastien montera à la capitale conquérir le monde, ici en embrassant la cohorte des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence qui ne sont pas sans rappeler les bienveillantes tantes du précédent opus, devenues alors d'outrageuses (et outrageantes !) créatures professant joyeusement la foi dans la capote, donc dans l'amour nous rappelle l'auteur. La transformation (ou transsubstantiation) en femme et religieuse accomplie, veilleuse des mourants et protectrice des vivants, c'est bien au ciel que montera Bastien dans une ascension stupéfiante de beauté, rejoignant par là ses autres frères et soeurs de désir puisque ce qui semble intéresser Mathieu Riboulet, et certes Avec Bastien nous fait atteindre un peu plus le coeur de cette énigme universelle, bien au-delà du directement visible sur l'écran ou sur la page, ce sont les "à-côtés de la mécanique, l'âme à l'oeuvre dans le corps", soit bien "ce qui reste d'élan pour les corps fatigués".

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

Véronique M. (119)

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