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Dans la peau de Benoît Jacquot

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Une actualité de David V.
Publié le 24/08/2013

Villa Amalia de Benoît JacquotSuite de notre semaine consacrée aux étudiants blogueurs avec un retour sur Villa Amalia

L'envie d'écrire sur Villa Amalia, de Benoît Jacquot, m'est venue après avoir lu la critique de Camille Darreye. J’ai beaucoup apprécié le film, et j’ai regretté que l’article soit presque exclusivement consacré aux choix d'adaptation, jugés plutôt mauvais, qui ont présidé à son écriture. Mais je suis d’accord avec toi sur un point, Camille : « un film n'est pas un livre ». N'ayant pas lu le roman de Pascal Quignard, mon approche est bien différente : considérer le film en tant que film, se mettre à la place du metteur en scène, en prenant pour acquis les choix qu’il opère, l'objectif qu'il se donne, et en essayant de voir s'il parvient à ses fins, et si le film fonctionne, de façon autonome.

Le film vaut davantage pour ses deux premiers tiers, décrivant le processus de disparition étape par étape, que pour la seconde partie, volontairement minimaliste (le déséquilibre est notable). Ce qui intéresse Benoît Jacquot, c'est le processus de destruction, de remise à zéro, qui précède la renaissance (le sauvetage d’Ann après la noyade). C'est l'attention maladive portée au moindre détail pratique (l'abandon des sacs poubelles remplis de vêtements, la destruction des photos, les procédures bancaires, l'extinction du téléphone portable, le déménagement des pianos...) qui fait la singularité du film, là où elle aurait pu le faire tomber dans le cliché. Loin de constituer un simple passage obligé, le processus d'effacement des traces, tant matériel qu'existentiel, est l'objet même de ce film. Il tend à ouvrir, par le négatif, un espace vierge, riche en potentialités, où le sujet pourra renaître et s'inventer une nouvelle vie. Le film nous fait sentir cet espace, en germe durant toute la première partie, mais il refuse de s'inviter au-delà, d'où le caractère d'esquisse, presque immatérielle, de la seconde partie, par contraste avec la description clinique du processus de disparition. Benoît Jacquot se pose en simple témoin, il ne juge ni ne justifie. Il préfère nous laisser devant une énigme plutôt que d'entrer dans les raisons. Il laisse son personnage s'éloigner du monde, et de nous par la même occasion, comme l'illustre très joliment ce plan : sur le quai de la gare, il nous fait observer sans bouger la silhouette d’Ann, de plus en plus floue à mesure qu'elle s'éloigne, sans que la caméra ne cherche à effectuer la mise au point. A aucun moment, nous ne parvenons à véritablement entrer dans la psychologie d'Ann Hidden. Tout au plus affleurent des vibrations, à travers le montage et la musique, et de moins en moins à mesure qu'on avance. Et une fois que Ann est passée de l'autre côté, une fois qu'elle s'est trouvée sa Villa Amalia, dans cet espace incertain d'après la disparition, Jacquot préfère nous montrer l'échec de toute intrusion (Georges) ou de retour du passé (son père), plutôt que la consistance de sa nouvelle vie.

Mais les vibrations que je viens d'évoquer, si infimes soient-elles, constituent la véritable substance du film, et justifient à elles seules, selon moi, sa raison d'être. Elles naissent de trois composantes essentielles, et étroitement imbriquées : le montage, la musique, et Isabelle Huppert. Sans doute l'une des plus grandes comédiennes françaises, elle n'était jamais allée aussi loin. En s'effaçant totalement, jusqu'à un noyau brut, jusqu'à une absence de « jeu », elle se fond dans la matière du film comme jamais auparavant. Sa respiration, différente à chaque scène, accompagne les moindres sursauts d'un montage syncopé, qui aime à éteindre les plans avant leur coupe naturelle, comme des phrases courtes jetées dans le vide, inaudibles aussitôt émises. Une réalisation qui perturbe et fait jaillir un personnage tangible et vaporeux, présent et lointain à la fois, un fantôme non pas à la dérive, mais déterminé. Une énigme. La musique, c'est son langage. C'est à travers elle que s'exprime l'intériorité du personnage. Le travail de Bruno Coulais est admirable en ce qu'il épouse, en étroite collaboration avec le rythme de la mise en scène, les variations intimes qui s'opèrent dans l'esprit d’Ann Hidden. Souvent stridente, et incompréhensible dans la première partie du film, elle traduit à merveille le pouls saccadé d'une femme à bout, qui sent que pour respirer, il faut casser les vitres... La musique est l'unique fenêtre ouverte sur la subjectivité du personnage, qui reste imperméable à toute autre forme de compréhension. Elle ressemble à certains signaux qui auraient franchi la barrière du surmoi, mais que seul le spectateur peut entendre. Le sujet a créé des mécanismes de défense complexes, qui empêchent toute intrusion. Les autres, y compris Georges, son ami le plus proche, doivent rester sur le pas de la porte. La Villa Amalia est un bastion impénétrable. Mais le spectateur a le privilège d'entendre l'écho d'une lointaine musique s'échappant d'une brèche aménagée par Benoît Jacquot... Loin d'offrir une mélodie limpide, elle se fait tout en ruptures et en dissonances, souvent décalée par rapport au montage. Elle n'imprime pas son rythme à l'image, mais suit son propre chemin, en parallèle, et c'est dans l'écart que se construit l'espace de virtualités faisant l'objet du film. Elle fait sentir ce que l'image garde secret, et travaille donc à la fois avec, et contre l'image, ce qui peut perturber le spectateur habitué aux partitions qui ne sont là que pour renforcer la nature explicative des plans si chers à Hollywood. Ici, la musique est un autre langage, qui acquiert son autonomie, et dont il faut arriver, non sans effort, à décrypter le code...

Évidemment, un tel dispositif court ses risques : celui de ne pas être compris, de rester inepte pour un spectateur ne parvenant pas à en intégrer le langage ou bien celui d'être trop bien compris, et, pour un œil avisé, d'apparaître affecté, voire grossier ou bien inutilement cérébral. Le film tient sur cet équilibre fragile, et pour moi, il fonctionne, à partir du moment où l'on n'y cherche pas autre chose que ce qu'il veut faire ressentir. Je ne sais si c'est une bonne adaptation, mais un beau film assurément. Et qui a ce mérite, comme l'a bien souligné Camille, de donner envie de lire le livre...

- William D.

 

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