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De l'avarice

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 29/05/2013

A l'origine de ce qui reste gravé dans les annales comme l'un des plus longs films de l'histoire du cinéma (dans la première version de son réalisateur, Erich von Stroheim, Greed durait un peu plus de neuf heures) se trouve l'un des livres les plus injustement méconnus de la littérature américaine. Pour que ce célèbre réalisateur ait cédé à la tentation d'adapter ce roman de Frank Norris presque page par page, faut-il qu'il ait été subjugué par sa puissance. Et tel est d'ailleurs le sort que réserve ce livre à tous les lecteurs qui auront la bonne idée de plonger leur nez entre ses pages. Intitulé McTeague en anglais, Les rapaces est l'un des seuls romans naturalistes qu'aient produit les Etats-Unis. Francophile avéré, grand lecteur de Maupassant, de Flaubert et de Zola, Frank Norris s'est livré dedans à une splendide variation sur le thème de l'avarice.

Poussé par l'ambition d'une mère qui refusait de voir son fils trimer indéfiniment dans la mine, McTeague est devenu dentiste sur le tas, en suivant un homme croisé presque par hasard qui avait fait carrière dans cette profession. Aurait-il rencontré un avocat ou un journaliste, peut-être l'aurait-il suivi de la même manière. Avec sa carrure massive et son épaisse chevelure blonde, notre homme s'est donc spécialisé dans l'arrachage de dents. Au moment où s'ouvre le roman, il passe le plus clair de son temps dans son cabinet, qui lui sert à la fois de lieu de travail et de domicile. Assez peu enclin à risquer une surchauffe neuronale, il mène une vie honnête mais sans grand intérêt. Les choses vont rapidement changer à partir du jour où son meilleur ami lui amène une patiente - sa cousine. McTeague tombe instantanément sous son charme et les deux tourtereaux ne tardent pas à se marier. Mais au lieu de constituer une promesse de félicité, cette union amorcera une véritable descente aux enfers, et ce principalement à cause de l'avarice maladive de ce petit bout de femme.

Parsemé de scènes d'anthologie (notamment celles où l'on voit Trina McTeague s'adonner à son vice en privé, comptant, recomptant, empilant, nettoyant, faisant briller les pièces de son trésor ou encore se vautrant dedans avec volupté), peuplé de personnages inoubliables (le couple McTeague évidemment, mais également le couple non moins bancal formé par la femme de ménage mexicaine et le propriétaire de la quincaillerie du coin, un Juif polonais), Les rapaces est tout à la fois l'un des romans les plus marquants jamais écrits sur San Francisco, et un livre remarquablement efficace sur l'atavisme, la bestialité, et l'avidité. Et s'il est certes indissociable du contexte qui l'a vu naître - celui de la ruée vers l'or -, la richesse de ses descriptions (aussi bien des personnages que des lieux et des odeurs) et la pertinence de ses portraits lui ont permis de trouver une résonance bien au-delà. C'est ainsi qu'aujourd'hui, nous remercions chaleureusement les éditions Agone d'avoir eu le bon goût de rééditer un tel chef d’œuvre.

F.A.

 

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