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Dernier royaume, VII

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 25/03/2016

« Avant-dernière boucle de mon pauvre royaume de toutes petites rives », Les désarçonnés est bien le septième chapitre du Dernier royaume, entamé par Pascal Quignard depuis dix ans, composant un ensemble singulier tant par la forme puisqu'il ne s’assigne à aucun genre littéraire que par le fond qui mêle fragments autobiographiques, étymologiques, mythologiques, historiques. Ce volet s’intercale donc entre La barque silencieuse (tome VI) publié en 2009 et Vie secrète (tome VIII), publié en 1998…

  " Tant que titubant je n’ai pas su mes lettres – tant que je n’eus pas l’idée fantastique de me retirer dans la lecture (à l’âge de cinq ans) et d’y perdre l’identité au cours d’un voyage alimentant à son tour un récit de voyage dans fin – je suis resté assis sur la pierre du caniveau de la grand-rue à regarder le Père Français en train de brûler longuement la corne des sabots tandis que l’animal gigantesque branlait du chef et hennissait. J’aimais la puanteur intense et la peur que m’inspirait le volume immense des chevaux de labour des fermes à l’entour ainsi que des deux grands chevaux blancs de mon cousin brasseur de bière. J’aimais les chevaux de trait des Ardennes, énormes, robustes, placides […] Je suis resté des heures, des heures, des heures, accroupi face au grand travail, les mains sur les genoux nus. Tout travail pour moi est d’abord cet échafaud de bois où s’enfonce un cheval qui regimbe. "

Lire Les désarçonnés de Pascal Quignard c’est faire l’expérience d’une traversée unique, hors temps (en dehors de cette actualité appelée « rentrée littéraire »), s’engager au plus profond d’une forêt tour à tour lumineuse et opaque, risquer de se perdre pour espérer mieux s’y retrouver. Ce rapt – ou ravissement – est à l’image des animaux fascinants qui peuplent ce royaume (chevaux, cerfs, vautours, sangliers, loups..), et figure aussi le cœur même de notre naissance, de nos lectures ainsi que, chez l’auteur, le secret de son écriture et de sa vie : consentir à la chute puis se relever, s’abîmer pour renaître dans le vertige infini de la création. Les exemples de ceux qui tombent de cheval abondent dans l’histoire et la littérature, éclairant peu à peu la métaphore qui n’en est pas moins saisissante de réalité :

« Pour Lancelot, pour Abélard, pour Paul, pour Pétrarque, pour Montaigne, pour Brantôme, pour d’Aubigné etc. ils tombèrent de cheval, ils eurent le sentiment d’avoir glissé dans la mort – mais soudain ils se sentent revenir de l’autre monde. Ils sont revenus dans ce monde. Leurs mains serrent quelque chose. Les écrivains sont deux fois vivants. »

Survivant à la dépression avant d’entamer sa  Vita nova (ainsi nomme-t-il Vie secrète qui justifie alors sa place dans Dernier royaume), Pascal Quignard fait ici l’éloge de la re-naissance et du retrait, de la solitude originelle et fondamentale, donc du désarçonnement nécessaire au siècle :

"Jacob est forcé de fuir ses frères, Tchouang-tseu s’écarte, Epicure s’écarte, Pline s’écarte, saint Basile s’écarte. Même l’empereur Tibère s’écarte. Les grands mystiques sont les grands désarçonnés, les grands renversés, les grands emprisonnés, les grands excommuniés : Maître Abélard, Maître Eckhart, Hadewijch d’Anvers, Ruysbroeck l’Admirable, Jean de La Croix."

Tel Montaigne qui compose ses Essais après l’ « extase mortelle » de son accident de cheval, il faut repasser par la détresse originaire de la naissance, faire de son vivant l’ « expérience » (ex-perire) de la mort et du renoncement pour « se réveiller » (Lucrèce, cité par Montaigne) et survivre. La chute dans la dépression qui amena l’auteur un jour de février à l’hôpital Saint-Antoine, sa rencontre avec la psychanalyse (Freud, Mélanie Klein, Winnicott), ses lectures ininterrompues qui l’ont abondamment inspiré et qu’il cite avec érudition et passion (les Anciens, la philosophie, la religion, les mythes… jusqu’à Georges Bataille qu’il confesse être son écrivain préféré au XXe siècle ), tout concourt à considérer Les désarçonnés comme un texte majeur en marge grâce à sa nature composite qui oscille sans cesse entre la théorie et la dimension du conte, à la fois réflexion permanente sur la lecture, l’écriture et  tentation de la forme poétique, certains chapitres ou fragments confinant au haïku, ce qui révèle la fascination de Pascal Quignard pour l’esthétique et la philosophie orientale. L'appel au renoncement libérateur, à la fuite hors du monde, voire à la résurrection ne sont pas sans rappeler les destins des personnages féminins de ses romans, telles Anne dans Villa Amalia ou Claire dans Les solidarités mystérieuses en sont la fabuleuse incarnation.

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