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Des combats et des hommes

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/08/2013

Laurent MauvignierA en juger par la présence du dernier roman de Laurent Mauvignier (1) dans la quasi totalité des sélections effectuées par la presse en cette rentrée 2009, il ferait partie des livres à ne pas manquer. Bien que les libraires aiment bien avoir leur propres opinions sur la pléthore des livres qui sortent chaque automne (on en annoncerait 650 pour cette année) et dénicher eux-mêmes des auteurs pleins de talent à côté desquels tout le monde est passé, force nous est de reconnaître que l'engouement dont fait l'objet Des hommes est loin d'être exagéré ou immérité.

Des hommes s'ouvre sur une fête de village. A priori, rien de bien original. D'ailleurs, nul besoin d'aller fureter dans le catalogue d'un autre éditeur que Minuit pour constater que ce motif a été utilisé par exemple par Tanguy Viel, pour la scène inaugurale de son superbe roman intitulé Insoupçonnable (1). Solange fête son soixantième anniversaire ainsi que son départ à la retraite. C'est pour elle l'occasion de réunir famille et amis, notamment son frère Bernard, que tout le monde a pris l'habitude de surnommer Feu-de-Bois à cause de l'odeur qu'il exhale, et Rabut, son cousin et narrateur du roman. Si Feu-de-bois perturbe bel et bien la fête, ce que son entourage avait prédit, ce n'est pas tant par son apparence - fait extraordinaire, il s'est douché et apprêté pour l'occasion - que par le cadeau qu'il a offert à sa soeur, à savoir une magnifique broche en or dans un écrin bleu. Comment est-ce possible et est-ce seulement admissible de la part d'un individu qui vit aux crochets des uns et des autres depuis tellement d'années et passe, comme dirait ce cher Vian, le plus clair de son temps à l'obscurcir dans le bar que tient Patou ?! Face à l'indignation générale suscitée par son geste, poussé dans ses derniers retranchements, enragé et ivre, le pauvre homme se rend tout droit au domicile de Chefraoui, l'Arabe du village, qui est venu à la fête sans sa femme et ses enfants. Comme on peut s'en douter, cela tourne au drame. En tant que membre du Conseil municipal, Rabut est sollicité par les gendarmes, qui veulent à tout prix faire porter plainte à un Chefraoui des plus réticents. Le dilemme face auquel se trouve le narrateur donne alors lieu à un voyage dans le passé, entraînant le lecteur en plein coeur du conflit algérien. On imagine les deux cousins ainsi que leur ami Février, tout juste âgés de vingt ans, essayer de maintenir l'ordre, lutter contre les fellagas avec le concours des harkis, sous l'oeil inquiet des Français installés sur le territoire (2). On comprend alors que si Bernard en est arrivé là, c'est à cause du traumatisme que lui a causé la guerre d'Algérie, ce à quoi s'ajoutent des histoires de famille peu glorieuses.

On est en droit de se demander d'une part si on va avoir droit à chaque rentrée à un roman sur fond de guerre d'Algérie - mais cela, seul l'avenir nous le dira - et de l'autre ce qui diffère du roman de Yasmina Khadra sorti l'année dernière à la même époque et intitulé Ce que le jour doit à la nuit. Pour faire simple, les deux approches sont complètement différentes. D'un côté, le dernier de Khadra consiste en une saga dont l'action se déroule uniquement en Algérie, sur une période allant des années 1930 à nos jours. La colonisation française puis la guerre d'Indépendance sont appréhendées en premier lieu du point de vue des Algériens. Si Laurent Mauvignier se concentre au contraire sur les séquelles psychologiques laissées par la guerre d'Algérie chez les Français qui y ont participé, Des hommes est avant tout un livre sur la mémoire, le temps, les tabous, la violence et finalement la nature humaine. Avec son écriture sans fioriture qui colle pour ainsi dire au réel et poursuit son lecteur longtemps après, l'auteur du très remarqué Dans la foule (3) signe ici un roman puissant qui peut effectivement s'imposer avec la plus grande légitimité comme l'un des incontournables de la rentrée.

 

Voici un extrait de la première partie :

Elle te plaît alors. Est-ce qu'elle te plaît ? Oui, bien sûr qu'elle me plaît. Solange a répondu d'une voix hâchée, son débit de plus en plus faux, sans conviction, comme si pour elle le souci était d'abord d'en finir au plus vite, que chacun reparte, que Feu-de-Bois s'en aille, qu'il ne soit jamais venu, qu'elle n'ait plus à vivre ce moment-là ni le mensonge de ce bien sûr auquel elle ne croyait pas, elle, pas plus que les autres, nous tous autour d'elle comme on aurait pu se réunir autour d'un feu, non pour trouver la chaleur et la lumière mais seulement attirés par le crépitement d'un petit drame, une histoire à raconter, l'anecdote du type fauché qui offre à sa soeur, au vu de tous ceux qui lui auront fait l'aumône une fois, une broche qu'aucun d'eux n'aura jamais les moyens d'offrir à personne.


(1) Dans le cas de l'incipit de Insoupçonnable, il s'agit d'une cérémonie de mariage qui vient juste de s'achever.
(2) Petit rappel à usage des cancres : du côté des Algériens, on distingue les fellagas (partisans de l'Indépendance)  et les harkis (favorables au pouvoir français).
(3) Dans la foule paraît simultanément dans la collection Double des éditions de Minuit, à savoir le 3 septembre.
F.A.

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