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Des fantômes au pouvoir

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 18/03/2016

ellory1.jpgNous avions été nombreux à être impressionnés par les deux premiers romans traduits de l'Anglais, R.J Ellory, dont il a fallu d'abord nous déprendre de l'anagramme d'un autre géant des lettres policières (Ellroy) sans toutefois renier que nous étions là aussi en présence d'un grand auteur... En effet, Seul le silence en 2008 puis Vendetta (2009) avaient subjugué bon nombre de lecteurs gagnés tant par la force d'un univers que d'un style. C'est dire que nous attendions avec fébrilité son nouvel opus toujours publié chez Sonatine cet automne, confortés en cela par l'annonce dans un article du dernier Magazine littéraire qu'il s'agissait là, selon la presse brittanique de son "chef d'oeuvre" récompensé par un prestigieux prix outre-Manche. Vendetta (qui vient de paraître en format de poche) nous transportait dans l'univers de la mafia à travers les confessions d'un ancien tueur à gages implacable mais terriblement attachant dans ses errements et son sens de l'honneur : cette fiction était alors le socle (et le prétexte) pour brosser le tableau des Etats-Unis entre les années 1950 et 2000. La magie opérait en nous rappelant ce qui nous avait déjà bouleversé à la lecture de Seul le silence dans lequel le personnage principal nous racontait sa traque inflexible d'un serial killer sur plusieurs décennies, sa soif de vengeance personnelle n'étanchant pas sa quête silencieuse de l'écriture, puisque s'accomplissait majestueusement en parallèle son destin d'écrivain. Destins croisés de l'histoire inclue dans l'Histoire, réflexion sur les trajectoires individuelles d'un être quand se fissure son idéal, chimères et nostalgie d'une enfance qui s'éloigne et d'un passé que rien ne peut racheter et qui rattrape inexorablement, langue littéraire riche et imagée : voilà quelques uns des "ingrédients" qui, à en croire les retours des lecteurs (presque) unanimes, méritaient qu'on s'attende à être de nouveau enthousiastes.

 Si Les anonymes n'est pas tant remarquable sur le plan de la langue (de la traduction ?), la surprise vient d'une intrigue plus proche d'un polar pur (alors que nous avions particulièrement appréciés dans Seul le silence et Vendetta la transgression du genre) qui consiste pour l'inspecteur Robert Miller à démasquer un psychopathe surnommé le "Tueur au ruban" par la presse puisque, quand s'ouvre le récit, sa quatrième victime exécutée selon le même mode opératoire d'étranglement vient d'être découverte. Rapidement, l'enquête oriente le flic du bourreau à ses proies qui se révèlent également insaisissables sur le plan de l'identité. Et si ces meurtres n'étaient qu'un leurre destiné à dissimuler une organisation criminelle beaucoup plus ambitieuse ? Doté d'un regard critique bien plus engagé sur les arcanes du pouvoir clandestin que ne l'était Vendetta, Les anonymes signe un thriller de politique-fiction certes déconcertant (au regard des deux premières traductions) mais redoutable dans sa puissance narrative, l'action se révélant riche en rebondissements, indices factices, identités usurpées conduisant à une course-poursuite haletante jusqu'aux dernières pages tout en attirant le regard de l'inspecteur (et de nous, lecteurs) sur des pans méconnus de l'histoire officielle des Etats-Unis, à propos de cette "théorie du complot" dont se nourrit souvent la littérature policière. Très efficace puisqu'on ne lâche pas ce roman avant de connaître le fin mot de ce puzzle passionnant et complexe qui donne du fil à retordre à cet inspecteur au coeur de la tourmente, Les anonymes doit nous faire regarder de nouveau au-delà des apparences.  Il s'agit là d'une réflexion sur l'identité (d'un être, d'une nation) puisque l'existence de tous les personnages (tueur(s), victimes, policiers, juge) est à un moment remise en doute, devenant des énigmes comme autant de pions avançant masqués sur un vaste échiquier aux enjeux géopolitiques eux-mêmes invisibles. A l'instar de Seul le silence et Vendetta, tous recèlent des zones d'ombres qui évitent le piège du manichéisme et donnent la nuance et l'émotion justes à une histoire ambiguë, sans jugement moral et qui sait aussi nous faire entendre le point de vue du "tueur" dont la réalité vient subtilement se confondre avec celle de l'enquêteur : tous deux partagent le même goût de la solitude, agissent selon leur propre conscience, n'obéissent qu'à leurs instincts en dépit de l'autorité (supériorité hiérarchique pour Miller, la Loi pour le tueur) et un secret tout aussi terrible qui les ronge les empêche de se (re)trouver puisque "les secrets les mieux gardés étaient les plus visibles". Le talent d'Ellory nous confirme ici, malgré quelques réserves, que l'intéresse au premier plan l'incarnation du combat entre la collectivité et l'individu, cette tension entre la morale et l'éthique dont sont animés chacun des individus qu'il crée avec la même amplitude humaine à l'image de l'ampleur du crime dont ils sont capables et du style qui les/nous transporte encore "comme un poème sur un champ de bataille".

 

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?