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Descente aux enfers dans le New York de la rue

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 09/05/2013

Nami Mun - Miles from nowhereLa descente aux enfers d'une jeune adolescente coréenne suite à une immigration pour le moins ratée dans le Bronx, tel est le sujet de Miles from nowhere, qui vient de paraître dans la collection La Cosmopolite des Editions Stock. Actuellement maître de conférences à L'Université du Michigan, l'auteur, une certaine Nami Moon, a publié des nouvelles dans différents magazines américains (The Iowa Review, Tin House, Evergreen Review, etc.). L'une d'entre elles, intitulée Shelter, lui a valu de se voir attribuer le célèbre Prix Pushcart1, et a fait l'objet d'une publication au sein de leur anthologie 2007. Miles from nowhere est son premier roman.

La petite Joon a quitté la Corée du Sud pour s'installer à New York avec ses parents. Seulement le rêve américain s'est avéré bien plus un mythe qu'une réalité. Supportant très mal ce déracinement pourtant volontaire, le noyau familial a volé en éclat. L'alcoolisme de son père, ses absences répétitives, puis son départ définitif ont fait perdre pied à sa mère. En proie à la dépression, celle-ci affiche désormais un état quasi catatonique. Au milieu de tout cela, l'adolescente se sent complètement désarmée et s'enfuit de chez elle sans même envisager le fait que sa mère pourrait avoir besoin d'elle. Ce qui aurait pu constituer une simple fugue de quelques jours va finalement durer plusieurs années, période noire durant laquelle Joon va explorer le monde de la rue, alternant entre squats et hôtels miteux, sombrant dans l'enfer de la drogue, de la prostitution, de la violence verbale, comme physique, puis des petits boulots.

Unique narratrice d'un roman qui multiplie des visions pour le moins cauchemardesques, l'adolescente nous raconte ses expériences dans un style véritablement étonnant. En effet, elle a recours à de nombreuses images à la fois poétiques et originales, et affiche un talent descriptif indéniable. Par conséquent, non seulement le lecteur n'a aucun mal à suivre les tribulations de Joon dans ce New York froid et hostile, mais il a l'impression qu'un film en noir et blanc défile devant ses yeux. Et c'est sans conteste cette puissance d'évocation que l'on retient de ce premier roman, ainsi que l'admirable force vitale d'un personnage qui ne perd jamais foi en la vie. Car si son destin est bel et bien tragique, elle donne l'impression d'en maîtriser une partie, ce qui permet de garder espoir : tout n'est pas perdu.

Ce roman abordant ainsi des thèmes aussi sensibles que l'immigration, l'adolescence, la drogue2, le monde de la rue, la marginalité et évidemment l'adolescence. Au cours des quelques années que va durer sa fugue, Joon va faire l'apprentissage de la vie - à la manière forte, c'est indéniable - et en viendra à faire preuve de maturité et à prendre du recul sur son comportement. Il faudra qu'elle en passe par de nombreux tours et détours avant d'en arriver à écrire "Partir était tout ce que je savais faire. Tout ce pour quoi j'étais qualifiée." Or, si le lecteur a autant de chances de tomber sous le charme, c'est bien parce que Nami Mun maîtrise son sujet. Ayant elle-même immigré aux Etats-Unis quand elle était jeune, l'auteur a enchaîné les boulots alimentaires, notamment un job en tant que serveuse et un autre dans le porte-à-porte pour une société de produits cosmétiques.

Dans la mesure où le succès remporté par Tout le monde s'en va, de Wendy Guerra n'est pas si loin, on a envie de féliciter l'éditrice, Marie-Pierre Gracedieu, qui semble posséder un talent certain pour dénicher des textes poétiques et originaux qui mettent en scène de jeunes personnages féminins dans leurs démêlés avec la vie dont les déboires les rendent d'autant plus attachants. Pour la petite histoire, l'éditrice américaine Megan Lynch3, du groupe Riverhead-Penguin a fait preuve de détermination dans le processus d'acquisition des droits. Entre le moment où l'auteur l'a séduite en alors qu'elle lisait des passages à voix haute lors d'une conférence à New York, et celui où elle a pu acheter les droits, il s'est bien écoulé une année. Pour autant, le livre ne sortira aux Etats-Unis que le 1er janvier 2009, alors qu'il est déjà sur nos tables...

 


1 Le Prix Pushcart, mis en place en 1976, compte parmi les projets littéraires les plus prestigieux des Etats-Unis. Il a été décerné à des centaines de journaux et d'auteurs de nouvelles, essais et poèmes, qui ont par conséquent trouvé leur place dans leurs anthologies annuelles. y ont d'ailleurs figuré de nombreux auteurs devenus célèbres, tels que Raymond Carver, Charles Baxter ou encore John Irving.

2 Le personnage de Joon est hantés par des démons plus nombreux et complexes que ceux de l'auteur anonyme du journal L'herbe bleue.

3 Notons qu'elle a repéré entre autres le brillant Dinaw Mengestu, avec son premier roman intitulé en français Les belles choses que porte le ciel.

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