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Dessine-moi un renard

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Une actualité de David V.
Publié le 23/08/2013

Avec Les Renards pâles de Yannick Haenel qui paraît dans la collection L'Infini de Gallimard, nous tenons sans aucun doute un des romans les plus impressionnants de cette rentrée et il n’a pas fini de plaire ou d’agacer. On y retrouve le personnage fétiche d’Haenel, Jean Deichel, qui descend quelques barreaux supplémentaires dans sa conquête de la liberté totale, celle qui n’est pas dans les airs mais au plus près du sol, fut-il celui de la ville lumière. Il a désormais 43 ans, a quitté son dernier boulot, renoncé à son appartement et pris demeure dans sa Renault 18 dont il fait son domaine et son centre de gravité, à la lumière bleue du signal de sa boîte à gants : plus de vie réelle, un vide maîtrisé pour atteindre la sérénité absolue, une solitude conquise sur le brouhaha quotidien et une attente dans l’espoir d’un chaos salvateur. Bref une vision libertaire totale mise en application. Jean Deichel n’attend plus rien de la politique, il guette les signaux d’un tremblement assez puissant pour mettre à bas une société dont il ne sauve rien dans sa froide colère inaperçue. Comme dans Cercle, comme souvent d’ailleurs chez Haenel, le héros marche, il épuise le terrain, il arpente, ce n’est pas un immobile visant l’ataraxie. Il guette la rencontre, celle qui aura du sens et le mènera plus loin, que cela soit un chien mourant ou une supposée folle qui se dit Reine de Pologne mais nage dans des eaux troubles et honnit Marx pour mieux célébrer les Communards, les vrais révolutionnaires. Et à vivre aussi la nuit, on croise les travailleurs nocturnes, ceux que la société préfère à l’ombre, on remarque les traces sur les murs, les signes, absurdes ou signifiants, on repère les gestes qui portent en eux un peu de cette sédition rêvée. Pour Deichel, ce seront les “renards pâles”, des anarchistes absolus qui portent des masques et préparent le soulèvement final, accomplissant des rituels pour se déprendre de ce sortilège capitaliste qui fait des hommes des consommateurs effrénés et contrôlés : adeptes d’une magie dont on ne sait trop la couleur, ils ont élu les cimetières et notamment le Mur des Fédérés. En réveillant les morts, on prépare la guerre. En sauvant les sans-papiers ou en brûlant les siens, on se sauve. Et un jour l’action prend de l’ampleur jusqu’au soulèvement.

Incantatoire, illuminé, animé d’un refus du réalisme qui ne nie pas ce réel obsédant, Les renards pâles parle beaucoup de politique sans être un livre politique, ce n’est pas la moindre de ses qualités, il effleure la théorie pour mieux la tordre, il laisse fuser une voix inspirée, parfois sourde, parfois forte qui transcende le destin d’un homme libre au milieu d’un univers de prisonniers, d’un homme libre qui ose faire de son “je” de refus un “nous” possiblement victorieux. Voilà un roman qui énervera, c’est toujours bon signe...

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