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Echec en blanc

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Une actualité de David V.
Publié le 24/08/2013

György DragomànLa langue hongroise tenue fermement à l'intérieur des frontières de son impitoyable difficulté et du nombre restreint de ses traducteurs a entre autres particularités (outre son isolement au milieu d'un vaste bassin slave) celle d'exister en dehors de l'état nommé Hongrie, souvenirs d'un empire démantelé après la première guerre mondiale. C'est ainsi que la Voïvodine serbe abrite des magyarophones et que la Roumanie dispose d'une communauté hongroise. C'est le cas de György Dragomàn qui vient de Transylvanie où il est né en 1973 et dont vient de paraître chez Gallimard Le roi blanc, un roman qui bénéficie déjà d'un bouche-à-oreille élogieux (le titre est d'ailleurs temporairement manquant, preuve du succès) et que nous conseillons désormais avec ardeur. Ce livre est d'abord un pari, celui de faire parler tout du long un enfant de onze ans, comme Romain Gary y avait parfaitement réussi avec La vie devant soi : le risque est grand de tomber dans le cliché, la compassion ou l'anecdotique. Mais Dragoman n'est pas Pagnol, le décor de son livre a le gris persistant de la Roumanie de Ceaucescu et non celui des beaux ciels de Provence ; on y vit sous une dictature sotte et cruelle et si le Conducator n'est jamais cité nommément on a tôt fait de situer l'époque de l'action, ce crépuscule sinistre d'un pays en ruine qui subit le joug d'un collectivisme irrationnel, d'une idéologie qui a gangréné toutes les couches de la population. Et le jeune protagoniste ne connait plus l'insouciance qui serait de son âge depuis qu'un matin deux hommes ont embarqué son père pour le conduire aux travaux forcés, vers ce canal du Danube où on tue à petit feu les hommes qui ont eu le courage de protester contre le régime. D'abord soulagé de croire le mensonge de son père qui a improvisé un départ précipité pour des raisons universitaires, Dzsata va vite déchanter et se mettre à interpréter les silences et les pleurs de sa mère. Mais comme il reste un enfant, plein d'une vitalité qui ne demande qu'à s'exprimer dans des mauvais coups ou des petites combines ou à se magnifier dans des gestes héroïques ou sportifs, il ne renonce pas aux aléas d'une vie de garçon et à ses petites obsessions, se laissant aller à l'insouciance avant de plonger dans les affres de l'inquiétude la plus vive, universel et singulier. Et le charme réel du livre provient de cette dualité menée à la perfection par Dragomàn qui fait alterner le noir et la blanc avant de les nuancer d'un gris inquiétant, émouvant une page puis drôle la suivante, capable de nous plonger dans cette ambiance mystérieuse où tout semble converger dans une ambiance de farce tragique vers le chaos (on pense à un autre hongrois fabuleux mais beaucoup plus difficile d'accès, Laszlo Krasznahorkai et à sa Mélancolie de la Résistance) mais vu par un enfant qui n'a ni la culture ni l'expérience pour interpréter ce qui arrive. Ainsi ce que nous savons de l'Histoire vient se greffer au tout petit univers du garçon qu'on nous offre de façon fragmentée, un épisode chassant l'autre comme une journée dissipe la précédente, les avanies ou les miracles qui constituent sa vie : bagarres, vie de collège, délires de la restriction, grands-parents azimutés, châtiments injustes et corvées folles, expériences troublantes et émois juvéniles, enchaînement d'anecdotes souvent très drôles racontées d'un souffle enlevé qui nous condamne à ne jamais lâcher un chapitre avant son terme. Mais ce qui fait passer ce beau roman dans la catégorie des grands livres est ce qu'on en devine, cet acharnement d'un enfant à ne pas renoncer à l'espoir de revoir son père, à garder une chance que sur l'échiquier son roi blanc, un grigri dérobé sur le plateau d'un ambassadeur immonde, triomphe des petits pions noirs. Comprendre à onze ans que le temps des jeux s'achèvera vite ne rend pas plus sage mais la vie en devient plus lourde et plus intense. Et se montrer digne d'un père qui ne saura peut-être jamais la somme des héroïsmes qu'on a dû accumuler pour être à la hauteur, des larmes ravalées et toute la honte bue est une mission d'une telle importance qu'elle en magnifie toute le roman. Alors oui, Le roi blanc mérite tout le bien qu'on commence à en dire, et tout le bien que vous en entendrez dire. Le roi blanc

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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