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Entre ciel et éther

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Une actualité de David V.
Publié le 21/09/2013

Jon Kalman StefanssonManifestement son éditeur chez Gallimard, Jean Mattern, y croit beaucoup car il s'est fendu d'une lettre aux libraires pour les inviter à ne pas manquer le roman islandais qui paraît ce mois-ci dans la collection Du Monde entier. N'était cet avertissement, nous aurions malgré tout dirigé nos pas vers Entre ciel et terre parce que les Scandinaves se font rares à la NRF et qu'ils déçoivent rarement. Jon Kalman Stefansson est un auteur encore jeune (il est né en 1963) et quoique très connu dans les pays nordiques il n'avait pas encore trouvé son traducteur chez nous. Avec Eric Boury, l'un des rares français capables de rendre la puissance de cette langue ancienne, nous tenons désormais sa voix .

La poésie imprègne profondément ce roman, elle est même le point de départ tragique de l'histoire qui nous présente des gens d'apparence fruste, pêcheurs islandais confrontés chaque jour à l'imminence d'une mort terrible dans l'eau glacée où ils vont chercher leur subsistance sans même savoir nager. Peu de poésie dans un univers aussi rude où la nature chaque jour rappelle sa puissance, et quand elle se manifeste elle parvient à tuer : Bardur, le costaud qui lit Le Paradis perdu de Milton en songeant à sa douce, est tellement enchanté voire emporté par ce qu'il découvre qu'un matin fatal il oublie d'enfiler sa vareuse, ce qui est synonyme de mort. C'est son cadavre gelé qu'on ramènera sur la berge. Dans ce pays où le mot, rare et choisi, est une telle richesse, il n'est pas question de laisser à l'abandon un livre quand bien même il serait le responsable d'une mort absurde. Le plus jeune va donc s'attribuer la mission de le ramener à son propriétaire, ce n'est encore qu'un gamin mais le danger qu'il sait devoir affronter ne va pas le retenir et au milieu d'éléments impassiblement déchaînés (c'est une des terribles grandeurs de ce livre que ces visions d'un océan qui tue sans relâche mais sans injustice, d'une montagne qui menace sans qu'on en fasse une divinité) il va se mettre en quête d'un homme et affronter du même coup le monde où les mots sont plus nombreux et plus difficiles à déchiffrer. Car ce sont bien les mots qui sont au coeur de cet ouvrage, ils ont le "pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes", ils nous sauvent ou nous perdent, c'est bien le Verbe, réputé salvateur mais qui peut vous exploser à la figure, qui magnifie ses pages rudes et on comprend qu'un nom, un seul nom peut devenir "l'enjeu d'une vie" aussi infime soit-elle. Parce que ce roman n'est pas cérébral, que ses protagonistes sont humbles et démunis, il n'en acquiert que plus de puissance. Aucune place au verbeux, à l'inutile. Entre ciel et terre, il y a une place pour l'homme et ses chants pathétiques, une place dont Stefansson a fait un roman, un sublime roman.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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