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Fedor Revueltas

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Une actualité de David V.
Publié le 09/05/2013

José RevueltasDostoievskien. L'adjectif, souvent, trop souvent utilisé, semble pourtant s'imposer quand il s'agit d'évoquer la figure de José Revueltas, grand écrivain mexicain très peu connu dans nos contrées et qui paya dans sa chair par des années de prison (l'objet d'un poignant petit livre intitulé Le Mitard qui "donne à l'auteur une place à part dans la littérature mexicaine" dixit O.Paz) sa propension au doute dans un milieu révolutionnaire où il s'agissait d'un crime. La jeune maison d'édition arlésienne Les Fondeurs de briques dont on avait déjà apprécié le livre de référence sur B.Traven, l'édition d'un Max Aub , le très surprenant Yegg de Jack Black et deux livres de Unamuno (petit catalogue mais de quelle qualité!) court un sacré risque en sortant simultanément deux livres du grand auteur mexicain quasiment ignoré dans nos contrées : Les Jours terrestres, son troisième roman et Dormir à terre et autres nouvelles, de quoi nous faire comprendre qu'il est urgent de ne pas passer à côté de cet écrivain disparu en 1976 à soixante-deux ans.

En 1978 Gallimard avait tenté de le révéler avec Le deuil humain, cette illustration du fameux "réalisme halluciné" sud-américain qui nous racontait la lutte entre paysans partisans du Christ-Roi et paysans révolutionnaires confrontés ensemble à une crue dévastatrice qui transforme un incident en tragédie et nous permet, à travers les figures des uns et des autres, de visiter cette âme mexicaine violente. Le livre était d'ailleurs préfacé par Octavio Paz (en une double préface : une écrite avant la mort de Revueltas, l'autre après) qui soulignait la terrible dualité à laquelle s'était frotté l'écrivain issu d'un milieu catholique et converti jeune au Marxisme le plus ardent.

Les Jours terrestres a tous les aspects (et donc, aussi, les difficultés) du roman politique puisqu'il revient sur un épisode peu connu chez nous de l'affrontement au sein des forces de gauche des partisans de deux lignes : face à face militants dogmatiques et militants critiques se combattent tout en se livrant corps et âme à leur lutte. Immédiatement critiqué, renié par l'auteur lui-même sous la pression idéologique (il fallut vingt ans pour réhabiliter le roman), applaudi par la partie réactionnaire adverse (cruelle désillusion pour l'auteur), ce livre possède une impressionnante puissance introspective qui se combine au récit des vicissitudes douloureuses et terribles rencontrées par les protagonistes parfois envoyés à la mort pour une idée. Il permet comme peu d'ouvrages de se faire une idée de l'ambiance et des traumatismes qui parcoururent la société mexicaine d'après la Révolution. Et hors de toute considération historique, il mène une réflexion intelligente sur le sens du combat idéologique et sur son rapport, crucial, avec l'art (qu'on pense à la peinture qui connut aussi à la même époque semblables soubresauts). Difficile, ce roman n'en est que plus beau, écorché de souffrance et d'inquiétude.

Dormir à terre offre la possibilité de se faire une idée de l'art de nouvelliste de Revueltas, déjà aperçu et avec quelle force dans ce fameux Mitard édité par Complexe. L'éditeur a pris le parti d'une sélection, ce qui permet de juger de la vaste étendue de la gamme révueltienne qui va de l'onirisme au réalisme le plus franc, qui fait un détour par l'autobiographie, qui plonge dans la souffrance comme peu d'auteurs y ont réussi, cruel et tranchant, niant toute rémission, audacieux dans ses métaphores, asphyxiant parfois comme Dostoievski mais profondément humain et horrifié par l'infinie capacité de l'homme à faire souffrir et à se sacrifier. La profondeur de Revueltas est servie par une impressionnante maîtrise narrative. Qu'on en juge donc sans retard, avant que nous n'accumulions sans fin les adjectifs laudatifs, avec ce duo de livres désormais indispensables dans le rayon de littérature sud-américaine.

 

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