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From Harvard...

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 09/05/2013

En cette rentrée littéraire 2008, pour ce qui est du domaine anglo-saxon, nos regards seront tournés vers deux jeunes écrivains prometteurs qui ont en commun un talent indéniable, une sensibilité politique certaine, et des études - partiellement ou entièrement - effectuées à Harvard.

Ceridwen DoveyHonneur aux dames : passons tout d’abord en revue le premier livre très abouti de la belle Ceridwen Dovey, jeune Sud Africaine de 27 ans. Son roman intitulé Les Liens du sang (Blood Kin, pour les anglophones) paraîtra aux Editions Héloise d’Ormesson le mois prochain. Surprenante Ceridwen, qui nous livre d’emblée un roman aux allures de fable dénué du sceau autobiographique souvent caractéristique des jeunes écrivains.

Ayant effacé tout repère spatio-temporel et onomastique, l’auteur met en scène une douzaine de personnages dans un contexte de bouleversement politique. Le Président actuel est renversé suite à un coup d’Etat orchestré par celui qui se fait appeler le Commandant. Les prisonniers, parmi lesquels on compte son Portraitiste, son Coiffeur et son Chef cuisinier, sont alors enfermés dans la résidence d’été du chef d’Etat. La plume circule entre personnages masculins et féminins qui n’ont a priori que peu de choses à voir avec le pouvoir. Pourtant, on se rend vite compte qu’ils concourent tous au maintien de la dictature, quand bien même leurs objectifs initiaux étaient d’y mettre un terme. Alors qu’ils essaient d’y voir plus clair dans toute cette confusion, ces six protagonistes entraînent le lecteur aux confins d’un monde qui prend une dimension universelle et dans lequel tout gravite autour du pouvoir et du sexe, et où les liens du sang peuvent parfois s’avérer surprenants voire perturbants. L’auteur, pour qui « tous les écrivains sont en quelque sorte des ethnographes »[1] aborde ici des questions toutes plus fondamentales les unes que les autres, à savoir quelle est la différence entre la dictature d’un président corrompu et celle d’un commandant qui s’auto-promeut chef d’Etat ? Quels sont les mécanismes de contamination du pouvoir ? Le rôle des femmes est-il aussi secondaire qu’il en a l’air ?

Née en Afrique du Sud, Ceridwen Dovey a vécu en Australie, à Londres et à New York (elle effectue actuellement son doctorat à NYU). Est-ce le fruit de sa mobilité ? On sent bien qu’elle refuse d’ancrer son récit dans quelque pays que ce soit – même si certains éléments tels que l’importance des vignobles peuvent nous laisser présumer qu’il s’agit de son pays natal – conférant dès lors une dimension incontestablement parabolique à un texte qui traite avant tout de la nature de l’Homme. Et c’est certainement cette dimension universelle qui contribue au succès de ce premier roman aujourd’hui publié dans une douzaine de pays, sans compter un certain talent descriptif et une maturité étonnante. Voici par exemple un extrait de la critique du quotidien britannique Blood Kinl’impatience de vautours survolant une charogne. »[2]

Ceridwen s’attendait-elle à ce que le mémoire du master d’écriture créative qu'elle a suivi en Afrique du Sud (après son cursus en anthropologie à Harvard) connaisse un tel succès et lui vaille d’être comparée à des écrivains de la trempe d’un García Márquez, d’un Orwell ou d’un Coetzee ? Au sujet de ce dernier, on relèvera comme seul bémol le fait que l’édition française ne conserve pas la couverture originale, d’une part parce qu’elle est assez représentative du roman, et de l’autre parce qu’elle comporte une magnifique accroche sous la plume du célèbre prix Nobel,[3] mais tout est une question de réception et de point de vue…[4]

 


 

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Nick McDonell NYTimesLe deuxième romancier que nous allons maintenant évoquer a beau être plus jeune que Miss Dovey (il est âgé d’à peine 24 ans), il en est déjà à son troisième livre. S’inscrivant dans un registre très différent, Nick McDonell publiera en septembre Guerre à Harvard chez Flammarion. Dans ce petit récit d’une centaine de pages, l’auteur continue dans le genre de l’auto-fiction, après deux premiers romans très remarqués et traduits dans une dizaine de langues – Douze (Denoël, 2004) et Le Troisième frère (Denoël, 2006).

Dans un style percutant, parfois au vitriol, ce jeune américain issu de la promotion 2006 de Harvard nous livre le récit des aventures et des déboires d’une poignée de jeunes personnages emblématiques de notre époque dans ce milieu plutôt aisé sur les plans financier et intellectuel, le tout sur fond de guerre en Irak. Il dépeint alors les maux de cette génération qui lutte pour retrouver des repères, entre le quotidien à Harvard (soirées arrosées, histoires de couples…) et l’émergence de préoccupations économiques et politiques. A noter, l’apparition de Mark Zuckerberg, l’inventeur (attesté) du site de socialisation Facebook désormais mondialement connu.

Inutile de multiplier les paraphrases, nous nous adressons ici à tous les fans d’écrivains tels que Bret Easton Ellis et vous enjoignons à découvrir – si ce n’est déjà fait – la plume incisive de ce jeune New Yorkais talentueux.

 


[1] Propos recueillis pour l’émission américaine All Things Considered (du groupe radiophonique NPR), le 13 mars dernier.

[2] "Ceridwen Dovey’s mesmerizing novel lifts the lid on a dictatorship and its perilous aftermath…There is a hypnotic, languorous feel to the writing – even as the conclusion circles with the impatience of vultures over carrion."

[3] « Une fable sur l’arrogance du pouvoir, sous la surface en apparence idyllique duquel tourbillonnent des courants d’une sensualité complexe. » On notera ici que la présence de cette citation n’a absolument rien d’anodin : il s’agit en quelque sorte d’un clin d’œil dans la mesure où la mère de Ceridwen Dovey fut parmi les premiers critiques littéraires à étudier l’œuvre de Coetzee.

[4] On remarquera que la couverture américaine met l’accent sur les trois narrateurs masculins qui servent le Président, puis le Commandant, tandis que la couverture française met plutôt en exergue un personnage féminin à la fois énigmatique et central.

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