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Grossir le ciel de la littérature

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 17/04/2015

"Bonjour, je voudrais un bon polar". En voilà une singulière demande adressée quotidiennement à vos libraires qui doivent dénicher une pépite parmi les centaines de titres de leur rayon !

Un "bon polar" n'est pas chose simple à définir et à décider, car en la matière, il existe une vaste palette des nuances du genre afin de combler tous les goûts de lecteurs. Certains ne jurent que par le thriller littéralement angoissant, certains par le polar psychologique privilégiant les rebondissements, d'autres par le roman noir social ou politique qui interroge notre société, d'autres par des divertissants romans à énigmes dans le style anglais, ou encore par des polars d'ambiance dont la découverte d'un pays ou d'une époque semblent presque plus importants que la résolution de l'intrigue. Laissons de côté ces rassurantes (et partielles) étiquettes pour évoquer des récits inclassables.

franck bouysseAu rayon polars, nous aimons cette diversité qui côtoie, à côté des best-sellers et autres têtes d'affiche, de nouvelles voix que nous aimons découvrir et défendre, cœur battant de notre métier. Grossir le ciel de Franck Bouysse est en fait son huitième roman mais constitue grâce à son nouvel éditeur La manufacture de livres et aux critiques élogieuses de la presse, des blogueurs et des libraires, une belle révélation. Car ce roman est de ceux-là, rares, puissants, économes en mots tels "les taiseux et les brutes" que l'écrivain côtoie depuis son enfance limousine et dont il s'est inspiré en partie pour son histoire, généreux en émotions, en bref inoubliables. C'est l'heureuse rencontre entre une terre (les Cévennes, au sud du Massif Central), deux de ses paysans qui y  vivent retirés à savoir Gus et Abel, et une écriture tour à tour rêche et lumineuse pour porter ce monde près de disparaître et préparer le drame qui s'y précipite :

Le seul trésor qu'ils côtoyaient chaque jour était en même temps l'expression de leur calvaire, cette nature majestueuse et sournoise, pareille à une femme fatale impossible à oublier.

Gus vit depuis cinq décennies à Grizac, plus précisément au lieu-dit Les Doges, et ne trouve de réconfort dans sa solitude que dans la compagnie de son chien Mars, de ses vaches (dix-sept Aubrac) et  huit veaux (dont la vente lui permet une maigre subsistance) et quelquefois dans la venue de son voisin le plus proche d'une centaine de mètres, Abel, une vingtaine d'années de plus et avec lequel il échange plus volontiers quelques verres de vin que les secrets de vies recluses qui vont leur exploser à la figure en cet hiver 2006. Le 22 janvier, l'existence de Gus bascule : il apprend à la télévision le décès de l'abbé Pierre, ce qui l'émeut au-delà du raisonnable (Gus est protestant, même s'il ne va plus au temple depuis des années) puis des détonations résonnant du côté de la plantation d'Abel vont faire vaciller son morne quotidien. Des traces de sang puis de pas dans la neige, bientôt des intrus qui se présentent comme des évangélistes ("suceurs de bibles" selon l'expression peu amène de Gus), ou des banquiers du Crédit des Agriculteurs sont les rapaces qu'il fait chasser de ses terres, car Gus est un paysan digne et fier d'une liberté qu'il tient à garder jusqu'au bout, n'abdiquant pas à l'image de ces Indiens qu'il aime voir dans les vieux westerns à la télé, lui rappelant peut-être que lui aussi fait partie de "ce peuple exterminé dans l'indifférence générale". Sa curiosité envers ce voisin qui cache son jeu, à moins que ce ne soit son instinct de Sioux des Cévennes va lui révéler un monde tout autre, enfermé dans un vieux coffret...

"Epopée de haute solitude", pour reprendre une expression chère à Marie-Hélène Lafon (souvenons-nous qu'un de ses romans s'intitule justement Les derniers Indiens) quand elle évoque le chantier de son dernier opus, Joseph, Franck Bouysse tisse  dans sa propre langue née de cette terre natale, une intrigue qui s'avère de plus en plus complexe au fil des pages. Cette tragédie silencieuse flirte également avec cette noire littérature américaine des grands espaces  : William Faulkner, James Agee, Cormac McCarthy, Ron Rash, mais aussi Enrique Vila-Matas, James Sallis, ou encore - on s'en doutait - Pierre Michon sont quelques uns des écrivains qui nourrissent amoureusement sa prose. Tout en lorgnant du côté du suspense ménagé par des coups de théâtre comme des coups de feu, ce roman se lit aussi comme un hommage à ces nobles aînés qui embra(s)sent le vaste ciel littéraire.

Ecoutez l'interview de Franck Bouysse réalisée il y a quinze jours à Lyon lors des 11èmes "Quais du polar " :

https://youtu.be/csaQOARIrFc

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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