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"Homme libre, toujours tu chériras la mer !"

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 30/08/2013

assise.jpg Le charme de certains textes demeure longtemps ancré en mémoire quand bien même ils n'ont pas fait beaucoup parler d'eux. Souvenez-vous donc de ce bref récit paru chez Verdier lors de la rentrée littéraire 2007, Julien Letrouvé, colporteur d'un dénommé Pierre Silvain qui n'en était pas à son premier coup d'essai puisque la découverte concomitante de sa bibliographie nous apprenait que son oeuvre était forte d'une vingtaine de titres publiés en près de cinquante ans. Ce précédent avait été remarqué par les amoureux inlassables des (livres sur les) livres car il nous contait dans une langue rare la secrète initiation au royaume de l'écrit de son personnage éponyme, admis encore enfant au sein de l' "écreigne", à la fois caverne troglodyte et refuge utérin dans lequel la voix d'une fileuse et conteuse lui transmit un amour pur, absolu des histoires. Devenu adulte et colporteur (c'est-à-dire libraire ambulant),  il sillonnait les Ardennes et la Champagne dans la France de 1792 pour vendre les précieux livres de la bibliothèque bleue de M. Garnier, tout en ignorant la bataille de Valmy retentissant pourtant autour de lui. La densité poétique résidait alors tant dans le style somptueux que dans la métamorphose de ce magnifique illettré en personnage rimbaldien, faisant fi d'une linéarité chronologique qu'on retrouve de nouveau à l'oeuvre dans Assise devant la mer.

Ici, le personnage masculin, sorte d'alter ego de l'écrivain qui laisse affluer ses souvenirs d'enfance entre le Maroc et le Limousin nous offre un éloge de la mère, figure tant aimée, disparue mais idéalisée dans le "ressac émotionnel et mémoriel" (j'emprunte ici la métaphore au bel article que lui a récemment consacré La Quinzaine littéraire) de l'écriture. La facilité de ce cliché  littéraire est heureusement contournée grâce à la force d'un texte aussi fulgurant et solaire que dense et funèbre. Car le portrait n'est lui-même pas si idéal puisqu'obscurci par un portrait en clair-obscur d'une mère sacrée et mélancolique portant le deuil d'un enfant. Les silences de la prose dont le lyrisme est ici contenu parviennent alors à nous faire ressentir l'attachement exclusif et inquiet à cette tricoteuse qui lui enseigne également le secret des livres puis se détache progressivement de lui, à mesure que certaines découvertes l'initient à d'autres royaumes interdits (la mort, la déchéance du père en magnifique fantôme de Beckett, la sensualité).

L'émotion servie par le choix d'une langue ici plus limpide, voire volontairement elliptique, n'est pas sans rappeler le magnifique inédit de Roland Barthes Journal de deuil (Seuil, 2009) lui-même centré sur la déflagration déclenchée par la perte de sa mère. L'avant-dernier chapitre (ou fragment ?) intitulé "le dernier départ" résonne longtemps comme un ultime et bouleversant chant d'adieu adressé à la disparue (retrouvée par son fils au petit matin dans sa cuisine, sans vie) : le personnage devenu homme prend alors la parole, s'autorisant à écrire "je" dans un ultime face-à-face plein de tendresse pour convoquer la petite fille que celle-ci fut. Prosopopée qui rend hommage à Proust ? Le fantôme/fantasme rôde plus que certainement (jusqu'à la mention finale de la ville proustienne de Cabourg dans laquelle fut rédigée ce récit), quand le lecteur ému se souvient de même que A la recherche du temps perdu se lit, à l'instar de tant d'autres, comme une longue lettre d'adieu (et d'aveu) à la mère qui redevient jeune fille par le truchement, dans sa genèse inversée, de l'oeuvre et du temps retrouvé. Ce rêve final de fusion à la fois temporelle (passé et présent se mêlent) et charnelle ("je peux revenir près de toi") est seul permis dans le fantasme (re)naissant des mots d'une justesse touchante qui semble appeler une dernière image de cette mère à la fois sereine et assez distanciée pour que s'accomplisse l' "obscur travail d'invention [...], de transformation et d'appropriation" qu'est toute entreprise littéraire :

"L'enfant se terre toujours dans son creux, la mère continue de regarder plus loin que l'horizon ce qu'elle est seule à voir, des vaguelettes viennent mourir devant elle dans un pétillement d'écume, une sorte de bave bientôt sèche qu'aucun souffle de vent marin ne disperse en flocons courant au ras du sable, et invariablement arrive ce moment de l'après-midi où tout soudain s'obscurcit comme si le soleil s'était voilé, le cri de l'enfant s'élève à la seconde même de la disparition de sa mère, de la forme immobile à quelques pas de lui, suivi par l'appel épouvanté que recouvre aussitôt le fracas de l'eau qui déferle. La lumière noire de l'éclipse s'éloigne, l'enfant émerge du sable où il s'est enfoui, la mère s'approche, les bras tendus pour le prendre, et lorsqu'elle atteint le bord du trou, son corps de géante lui cache l'étendue dormante de l'océan, la plage vide, l'éclat du ciel."

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Le titre de ce blog est un emprunt au premier vers du poème de Baudelaire "L'homme et la mer"( in Les Fleurs du mal- XIV)

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?