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Humain ? trop humain !

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 15/03/2016

C'est dire que cet auteur est une visiteuse de tous les discours qui composent depuis près de trente ans son ample bibliographie: récits (son dernier opus, Lignes de faille avait reçu notamment le prix Fémina), essais sur des sujets aussi divers que la pornographie, Romain Gary..., des pièces de théâtre mais également quelques livres pour enfants. Personnalité multiple, "typique" comme elle déjoue elle-même les épithètes caricaturales qui la caractérisent "romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue" (page 52), et accessoirement, rajouterons-nous: ancienne élève de Roland Barthes et femme du philosophe linguiste Tzvetan Todorov.

espece-fabulatrice.jpgCet ouvrage se présente comme une infinité de réflexions tantôt intimes, voire autobiographiques, tantôt aphoristiques frappant souvent par leur perspicacité que la forme fragmentaire assure mais peut aussi agacer par son aspect quelquefois répétitif et moralisateur. Pourtant, à s'y (mé)prendre, le lecteur est rapidement conquis par la véhémence et l'évidence avec laquelle Nancy Huston défend sa thèse:

" Le cerveau est une machine fabuleuse... qui nous prédispose à fabuler, pour le meilleur et pour le pire" (page 123)

En effet, l'auteur n'est pas la première à nous rappeler que notre humaine condition (n') est tissée (que) de fictions qui seules garantissent, par le truchement du langage, la survie de l'espèce. Seule la fable (fabula ou inventio) nous humanise en tentant de donner du Sens à ce qui n'en a pas, autrement dit le réel. Le recours au mythe, à la magie de la nomination, au Verbe créateur est une vaine mais fascinante tentation de nous différencier de l'animal.

Mais alors quel est ce "moi, je", que nous résumons à défaut par ces quelques critères : prénom, patronyme, sexe, ancêtres, diplômes, métier? A notre appartenance ethnique, linguistique, politique, religieuse ? A notre capacité à aimer, à faire la guerre, à procréer ? Et à notre conscience d'être mortels ? Tout cela : pures chimères ! Ainsi Nancy Huston reconnaît l'immense travail de découverte de ses pairs : le centenaire Claude Lévi-Strauss (auquel la Pléiade de Gallimard vient de consacrer un volume) mais surtout Freud qui le premier a imposé l'idée de "roman familial". Loin d'un simple plaidoyer en faveur de l'imaginaire, l'auteur dresse également un violent réquisitoire contre l'instinct de grégarité de l'homme. Sa manipulation des "mauvaises fictions"ou "Arché-texte" (télé-réalité, storytelling ou autofiction pour certains confrères) l'incite au repli identitaire, voire à la guerre. A l'opposé de cette charge (notamment contre l'Amérique, mais aussi contre l'oppression des femmes), Nancy Huston conserve une foi indéfectible en faveur de la fonction civilisatrice du roman, prodigieux miroir de notre dérisoire mais si humaine condition.

Tour à tour simpliste ou audacieuse, quelquefois irritante par son didactisme mais touchant toujours au plus près de notre singularité, gageons que ce nouvel ouvrage de Nancy Huston ne vous laissera pas non plus indifférents.

A vos claviers, chers bloggeurs!

 

 

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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