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Incendier le ciel

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Une actualité de Véronique D.
Publié le 19/03/2016

Quel est le secret de la couleur du ciel ? Telle est la question qui hante la jeune Amy, littéralement obsédée par le mauve du ciel du Michigan, au-dessus de cette maison de tôle où elle vit avec sa famille (oncle, tante, mère et cousin). Quelle est la cause de cette couleur qui par instant vire au "bleu saignant", à l'hémorragie ? Serait-ce à cause des fumées toxiques des usines automobiles de Flint, celles de la modernité américaine ou bien "les couleurs d'une peine" ? Reste à Amy à "plonger dans le mauve du ciel et en en percer le secret triste", celui qu'elle pressent d'autant plus qu'elle vit dans le tabou, celui d'une histoire familiale dont les racines sont en Europe.

Mal aimée, née en manque d'oxygène, ce qui la fait considérer par sa propre mère comme déficiente, Amy vit avec le fantôme de sa soeur aînée, enfant mort-né mais qui a eu le temps de prendre toute la place dans le coeur maternel. Elle perçoit plus qu'elle ne la découvre sa judéité soigneusement gommée de l'histoire familiale jusqu'à ce que sa tante, plus loquace, lui révèle la disparition de quarante huit personnes de leur famille à Auschwitz ou encore Treblinka. "Les morts continuent leur existence. Et c'est bien là toute la tragédie des vivants", celle d'Amy qui perçoit dans le ciel les fumées sinistres venues d'Europe, des camps, les cendres de sa propre famille décimée. L'obsession la gagne, les fantômes de ses grands-parents lui apparaissent, les cauchemars l'épuisent. Une seule solution s'offre à elle : incendier le ciel, essayer de faire disparaître les cendres qui voltigent encore, venues du ciel polonais, par un nouveau feu destiné à laver les scories des souvenirs...

Le ciel de Bay City est un roman hypnotique, incantatoire dans la force de ses répétitions, de cette obsession du ciel qui  trouvera son apaisement - tout relatif - dans la naissance d'Heaven, porteuse d'espoir. Catherine Mavrikakis (dont c'est le premier roman publié en France) fustige une Amérique qui s'aveugle dans la consommation et l'abrutissement pour ne pas voir "les débris accumulés de l'histoire", faisant fi des génocides et des horreurs du XXème siècle. Elle ose dans son écriture le contraste entre violence et douceur, pudeur et outrance, régurgite la douleur jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que son personnage, voyant poindre la fin de sa vie, s'allège du poids de ses souvenirs comme du poids de son corps. Le propre chaos intérieur d'Amy se voit éclairé par une chronologie malmenée au gré de laquelle elle apparaît tantôt à l'orée de ses 18 ans ans, tantôt adulte, aux commandes de son Boeing qui lui permet d'être au plus près du ciel, d'y plonger. Un roman puissant et poétique, français par la langue mais qui résonne avec certaines des plus grandes voix de la littérature américaine, Laura Kasischke et Joyce Carol Oates en tête.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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