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Journal d'un névrosé

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/08/2013

Girl Broken - Paul Shoul"J'habite Betrachtungstrasse. Au 18 précisément. J'y suis depuis un an. Cette nuit est ma dernière ici, je vais quitter ce lieu et je suis affligé. Je suis affligé parce que tout ici me ressemblait - on me dit peu accueillant. C'était ma tanière, mon trou, mon chantier."

Telles sont les premières lignes de Cadence, le premier roman de Stéphane Velut, qui viendra enrichir le catalogue des éditions Bourgois dès la rentrée, fait sinon exceptionnel, du moins peu fréquent pour cette maison d'édition qui publie surtout des auteurs étrangers. Nul besoin d'avoir effectué des études poussées de lettres modernes pour sentir que le rythme haché de cet incipit trahit avant tout l'état d'agitation extrême dans lequel se trouve le narrateur. Il s'agira pour le lecteur de déterminer si ce trouble est simplement passager et lié à la conjoncture, ou s'il ne serait pas au contraire le fruit de désordres psychologiques chroniques...

Nous sommes à Munich, en 1933. Hitler venant d'accéder au pouvoir, les artistes ont du souci à se faire. Beaucoup optent d'ailleurs pour l'exil afin de pouvoir continuer à allier créativité et liberté. Peintre de son état, le narrateur choisit pour sa part de rester en Allemagne - ses principes sont malléables. Le Führer veut qu'il réalise le portrait d'une petite fille - une petite poupée blonde aux yeux bleus, cela va sans dire - pour symboliser ce que l'avenir de l'Allemagne a de radieux maintenant qu'un nouveau chancelier plein de dynamisme et d'ambition est à la tête du pays. Soit. Notre peintre va donc être nourri et logé aux frais du gouvernement, avec sa protégée bien sûr. Sauf qu'entre la mission qui lui a été assignée et le dessein qu'il a en tête, il s'avère qu'il y a un monde. Loin de préserver la beauté éclatante de la petite fille, notre homme, qui semble animé de curieux élans de marionnettiste, va tout bonnement se livrer à sa déshumanisation, et ce d'une façon aussi préméditée que scrupuleuse, faisant d'elle sa chose, son "jouet", et finalement un "corps créifié".  Les pages qui vous sont données à lire constituent alors son journal, renversant témoignage qui permet au lecteur d'effectuer une plongée à la fois vertigineuse et perturbante dans l'esprit d'un être névrosé, monomaniaque et pervers qui a de toute évidence érigé la torture au rang d'art.

Que de choses à dire à propos de ce puissant huis clos ! D'une part, comment ne pas être époustouflé par la grande maîtrise narrative dont fait montre l'auteur, qui par ailleurs exerce dans le milieu médical. L'on comprendra alors peut-être plus aisément pourquoi son rapport au corps est si particulier. Qui plus est, il signe ici un livre d'une richesse incroyable dans lequel on percevra l'influence de textes fondateurs de la littérature contemporaine à l'instar de Frankenstein, de La métamorphose, La ferme des animaux ou encore Rhinocéros. Mais nous nous garderons bien de vous en révéler davantage quand il vous suffira de lire Cadence pour savoir qu'il s'imposera à coup sûr comme l'un des romans phares de la rentrée littéraire.

F.A.

 

Stéphane Velut, Cadence (Mediapart) envoyé par Mediapart. - L'actualité du moment en vidéo.

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