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L'ange de feu

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Une actualité de David V.
Publié le 03/01/2014

On a classé Daniel Woodrell parmi les auteurs de roman noir (tous ses ouvrages sont édités en France chez Rivages Noir) et il ne faudrait pas que cela empêche de lire le récit que viennent de publier de lui les éditions Autrement. Un feu d'origine inconnue (curieuse traduction de The Maid's Version d'origine ; traduction par ailleurs impeccable signée Sabine Porte) n'est pas un roman en ce sens où tout ce dont témoigne l'auteur appartient à son histoire familiale et à celle de la bourgade du Sud des Etats-Unis dont il est originaire mais son parti pris est romanesque, son souci de l'intrigue et de ses méandres ressortirait presque du genre policier si en fin de compte il importait peu de connaître le coupable. Car ce livre sidérant est avant tout une réflexion sur la culpabilité quand elle s'attaque à une petite communauté figée dans ses préjugés et ses conventions du début du XX° siècle (mais cela a-t-il beaucoup changé?), un brasier dévorant qui consume les êtres et les tord sans rémission. A l'origine du livre, il y a le drame collectif d'un incendie extrêmement meurtrier qui détruit un dancing, seul lieu de perdition consentie par la ville à sa jeunesse agitée. Nous sommes en 1928, la Grande dépression va prolonger les ravages occasionnés par le drame qui a enseveli avec horreur une trentaine de personnes dont certaines impossibles à identifier. On a érigé un monument funéraire surmonté d'un ange qui rappelle sans fin à la ville sa douleur et son abdication car nul jamais n'a su ou voulu découvrir le nom de celui qui a provoqué l'incendie. C'est quarante ans plus tard, au milieu des années 60, que le jeune Alek, condamné à des vacances chez sa grand-mère dérangée et féroce, va tenter de dénouer l'écheveau des indices et des confessions, en écoutant parmi les divagations de l'aïeule ce qui pourrait s'approcher de la vérité. Car la vieille femme, ancienne domestique chez le plus grand banquier de la ville, est devenue folle à force d'invectiver les bourgeois, de les conspuer sans oser affirmer ce qu'elle a compris. Sa jeune soeur Alma faisait partie des victimes et ses cris d'agonisante dans le brasier la poursuivent comme ils hantent tous les témoins. Jolie fille usant et abusant de ses charmes, celle-ci a connu une aventure avec le patron de son ainée et dans cette intrigue secrète se dissimule l'explication du drame. Mais Woodrell ne cherche pas tant à éclairer une sombre affaire qu'à en observer les conséquences durant des dizaines d'années : les braises ne s'éteignent jamais et un rien les ravive. Disparitions brutales, meurtres, suicides, fuites, tout ce que la bourgade subit de violence semble remonter à cet infernal brasier dont l'auteur ne peut détacher son regard fasciné, lui qui descend d'une famille de petits blancs sans le sou qui ont connu la ruine, l'humiliation mais qu'anime un orgueil qu'aucun alcool n'anéantit. C'est aussi ce qui rend ce roman attirant et inquiétant, cette peinture d'un peuple abandonné à l'indifférence d'une société qui trouve normal que l'extrême pauvreté côtoie le luxe. Attirant et inquiétant, oui, comme l'ange de pierre du monument que d'aucuns assurent avoir vu danser dans le crépuscule.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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