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L'arme Léal

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Une actualité de David V.
Publié le 24/11/2014

Fred LéalQuelques médecins ont aussi été de très bons écrivains, de même que quelques écrivains furent aussi médecins (il y a des libraires médecins mais c'est un autre sujet). Au XX° siècle on se souvient de Jean Reverzy que son roman Le passage mit à la lumière avant une disparition prématurée, de Jacques Chauviré son compère lyonnais qui lui survécut très longtemps et fut redécouvert quelques temps avant de mourir ; on pense à Martin Winkler qui connut un vif succès avec La maladie de Sachs. Le même éditeur, P.O.L, suit depuis quelques années le parcours atypique d'un disciple d'Hippocrate qui a choisi la voie de la littérature la plus exigeante, celle qui ne nourrit donc pas son homme, tout en continuant à panser les plaies et les douleurs de ses prochains : Fred Léal a quitté la jungle hostile de ses débuts pour se rapprocher d'un autre milieu, pas moins hostile mais plus familier, le Bordeaux d'aujourd'hui qui est le décor de son dernier roman délaissé. Point de recherche typographique, de langue malmenée, de combat avec les mots pour ce volume rude et beau qui nous confronte au quotidien gris foncé d'un généraliste de la rive droite aux prises avec ses démons familiers, son instabilité qui passe pour de l'insouciance, sa clientèle qui ne le ménage jamais tout en lui insufflant une énergie qui l'empêche de tomber. Réaliste sans être naturaliste, délaissé est porté par une voix qui réussit à entremêler douleur, compassion et ironie sans céder aux pièges du témoignage, du récit à dimension unique moralisateur ou geignard. Ce médecin des déclassés est lui-même un déclassé qui se coupe d'un bonheur qui lui paraît suspect, qui se rebelle contre un corps médical  caricatural d'où l'humain paraît avoir disparu (ce qui nous vaut des pages d'une violence qu'on hésite à trouver drôles tant elles semblent inspirées par une juste colère), qui ose des actes dangereux comme s'il voulait mesurer jusqu'où il peut aller dans sa chute mais qui n'est ni un héros, ni un pur : il oublie trop souvent qu'il a une petite fille qui le réclame, il roule dans un 4x4 grotesque mais qui le fait frissonner de plaisir, ni ne sait toujours dire où la ligne rouge se franchit. Faillible mais prêt à jouer, injuste mais téméraire, ce médecin qui traverse les no man's lands en s'avouant que l'inquiétude lui plaît nous devient ainsi au fil des pages proche et lointain, captivant de sincérité et agaçant d'aveuglement. Très précis dans sa restitution des décors d'une villle que nous reconnaissons et découvrons dans le même temps, Fred Léal réinvente un Bordeaux de crépuscule, et ce n'est pas sa moindre réussite, transmuant les grisailles de quartiers mal aimés en surfaces réfléchissantes. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman auquel un mince billet écrit trop vite dans un magasin où l'on circule ne rend pas toute justice. Il y a surtout à le conseiller car un ton pareil est rarissime, surtout dans nos rectilignes rues plantées de sages échoppes.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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