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L'homme malade du monde

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Une actualité de David V.
Publié le 14/10/2014

GrunbergUn roi sans divertissement est un homme plein de misères, un homme sans maladie aussi. Si l'on en juge du moins d'après le personnage inventé par Arnon Grunberg, le terrible écrivain néerlandais qui nous offre en cette rentrée une de ces noires comédies dont il a le secret, édité chez Héloise d'Ormesson. Il a choisi pour protagoniste (mais on serait tenté d'écrire "pour victime") un jeune architecte suisse d'origine indienne, Samarandra Ambani (on dit plus couramment Sam) qui vit avec sa mère veuve et sa soeur Aida atteinte d'une maladie musculaire dégénérative qui l'empêche de communiquer autrement que par des cris. "Plus encore que son physique indien, écrit le narrateur, c'est l'absence de maladie qui constitue le fondement de l'identité (de Sam)" : il est en bonne santé, physique et mentale, et se croit donc prémuni, comme si l'éternité était de son côté. Il a fondé sa petite agence, a déjà réalisé un temple bouddhiste, et sent croître ses ambitions de bâtisseur inspiré. Quand il obtient le contrat pour la réalisation de l'opéra de Bagdad, il ne doute plus que sa carrière a décollé et que grâce à lui les Irakiens pourront écouter Puccini  et Madame Butterfly dont on les a trop longtemps privés. C'est dire si le garçon plane largement au-dessus des contingences... Ses soucis vont commencer dès l'aéroport quand il récupère sa valise mais qu'elle contient les vêtements d'un autre, nettement moins chics. L'accueil de son hôte est pour le moins étrange, et l'hôte en question, il ne lui sera jamais donné de le rencontrer. Quand les gardes qui l'accueillent lui en parlent, c'est pour lui dire qu'il est mort et se carapater en douce, livrant notre naïf à une ville dont il ne sait rien. On comprendra vite qu'être citoyen suisse ne protège de rien, ni de nervis en uniformes au service d'on ne sait qui, ni des sévices qu'ils feront subir à cet "espion", ni de l'urine qu'ils se font un devoir de répandre sur son corps malingre et dénudé en souvenir des prisons dirigées par les Américains, ni de l'humiliation totale de n'être plus rien. La Croix Rouge tirera, incrédule, le malheureux de ce piège. Le retour au pays a tout du chemin de croix pour le garçon qui est tellement perturbé qu'il demande à sa compagne, légèrement inquiète, de lui faire pipi dessus... L'histoire ne s'arrêtera pas à cet épisode puisque Sam, qui n'a toujours pas compris que le monde lui était tombé dessus, ce qui aurait dû le réveiller, va accepter de se rendre à Dubaï, un  pays plutôt calme, en apparence. On se gardera d'en dire plus sur les mésaventures qui ne manqueront pas de lui arriver : elles sont cruelles et donc à ce titre assez drôles. Comme on le soupçonne, avec Grunberg on n'est jamais à l'abri d'une catastrophe, mais sans que jamais sa plume ne s'emballe : l'auteur garde sa ligne, son ton, mélange d'ironie et de légèreté qui provoque une sensation d'absurdité qui ne vous lâche plus. Avoir choisi un architecte n'est pas anodin et le roman est émaillé de considérations, qui créent souvent un effet comique, sur le rapport entre le réel et son invention telle que la conçoivent ces inventeurs. Car Sam est le tenant d'une ligne idéaliste qui, si elle ne pense pas que l'architecture doit être une manière de rendre les gens meilleurs, la  veut à même de les prendre par la main et de les guider. Son maître a d'ailleurs écrit : "la force d'un architecte équivaut à son talent après soustraction de sa naïveté. La formule se laisse mettre en équation : f = t - n." Cette profession "à laquelle, en général, la souffrance est épargnée" ne le protège pas de la violence des échanges en milieu désertique. Théoriser, faire des plans, concevoir, est-ce après tout la vie, se dit-il du fond de sa geôle quand il réalise que la pièce sordide où il croupit a été aussi conçue par un architecte qui n'a jamais pu soupçonner  à quoi elle servirait. " L"architecte est un serviteur, découvre-t-il, dans le meilleur des cas un serviteur talentueux." Mais au service de qui ?

Corrosif, c'est sans doute l'adjectif qui convient le mieux à l'univers d'Arnon Grunberg, qui nous dépeint une vision inquiétante de notre monde dévoré par l'ivresse de la construction, de la violence et de la démesure. Et le personnage qu'il choisit, Suisse qui ressemble à un Indien, lui permet un saisissant effet de contraste qui serait drôle si on ne se rendait pas compte de sa noirceur. Kafka s'amusait beaucoup des récits qu'il imaginait. Je parie que Grunberg doit lui aussi beaucoup s'amuser en imaginant ses histoires, qui sont mieux que des divertissements...L'homme sans maladie nous parle d'une terrible maladie contagieuse qui a nom la condition humaine : c'est ambitieux mais c'est réussi...

http://youtu.be/BzDdNCesNtU

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