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L'honneur d'un général, la mort d'un généreux

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Une actualité de David V.
Publié le 24/11/2014

de-gaulle.jpgAlice Ferney possède ce sens du danger qui fait souvent défaut à bien des auteurs confortablement calés dans leur niche littéraire d'où ils dévident, avec plus ou moins de régularité, le fil de leur roman permanent, écho continu d'un seul thème. Son dernier roman, Passé sous silence, qui signe son retour chez Actes Sud après un petit écart par Albin Michel, nous prouve que l'auteur de Grâce et dénuement ne craint pas de surprendre ses nombreux lecteurs qui en étaient restés au goût cinématographique de Paradis conjugal, varaition manckiewiczienne autour des enchaînements conjugaux. Car si le lien conjugal n'est pas exclu des réflexions de ce nouveau texte, on est fort loin des considérations sentimentales qui faisaient le charme de ses précédents opus. Un livre sur l'honneur, voilà qui n'est pas courant en ces temps où le bafouer tient souvent lieu de mérite ou de profession de foi. En choisissant deux figures importantes de l'histoire récente, Alice Ferney a pris un risque certain qu'elle atténue néanmoins en transformant les noms réels des protagonistes : le nom du premier orne les plaques des rues importantes de toutes les cités, le nom du second n'y a bien entendu pas droit de citer. Charle de Gaulle devient Jean de Grandberger, Jean-Marie Bastien-Thiry se mue en Paul Donadieu, mais il faut essayer d'oublier les personnages historiques pour mieux apprécier la figure qu'ils représentent, celle de l'homme d'Etat qui croit en son destin et qui pense que tous les moyens sont bons pour le préserver, celle de l'homme d'arme élevé dans un sens de l'honneur qui interdit tout relativisme et toute compromission. On connaît tous l'histoire de l'attentat du Petit-Clamart, comment le Président de la République échappa aux dizaines de balles canardées par un commando mal organisé de tueurs de l'OAS, et avec lui sa femme, miraculeusment indemnes, jouissant d'une baraka qui ne fera qu'amplifier un mythe intelligemment entretenu par les inventeurs de la politique moderne. On sait aussi que celui qui en fut jugé l'organisateur finit sous les balles d'un peloton d'éxécution en l'absence d'une grâce présidentielle. Cela, ce sont des faits, vite assimilés par l'Histoire. Alice Ferney, face à cette tragédie, aux hommes dont elle dissimule les meurtrissures et les élans, a pris le parti de nous faire suivre ces deux destins, mais on comprend vite que son élan la pousse vers le maudit, le renégat, celui que son père reniera. Lui, elle le tutoie, elle s'approche au plus près de son mystère d'homme d'honneur, portant sur des épaules peu solides le poids d'un héritage, le souci de l'honneur que beaucoup d'officiers préfèrent à leur vie. Le coeur du drame ce sont les "événements d'Algérie" comme on dit quand on veut éviter ce mot de guerre qui fâche tant, c'est ce puissant sentiment de trahison qu'ont éprouvé ceux qui imaginaient que le retour du Général les sauverait et préserverait l'unité idéale d'un pays coupé en deux par une mer. Le sens de l'histoire était du côté du pouvoir, pas de celui de ceux qui devinrent des insurgés et qui, en réclamant une Justice que nul ne pouvait leur offrir, se mirent du côté des criminels. Alice Ferney ne noircit pas trop le trait même si on aurait pu souhaiter plus de détails sur les troubles psychiques du jeune colonel, scientifique au service de l'armée qui mit au point de puissants missiles ; elle insiste surtout sur la mécanique judiciaire qui broie un homme, l'écarte quand il ne demande qu'à parler. Certains se hérisseront du traitement réservé à la hautaine figure du chef, impitoyable, ou de la sanctification d'un criminel par ailleurs peu doué pour le crime. Mais pour que le livre fut crédible il fallait éviter toute fadeur, il fallait une volonté de l'auteur d'affronter l'Histoire qui évacue les vaincus sans ménagement, les leaders ne le savent que trop. Roman tourmenté, Passé sous silence nous retient même si nous connaissons la fin, nous surprend même si la raison d'Etat est sans surprise ni remords. Ce n'est pas la moindre réussite d'un roman courageux qui tranchera dans cette entrée, et c'est à son honneur.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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