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L'incertitude du sort

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Une actualité de David V.
Publié le 02/01/2015

Jean-RolinC'est l'avantage des très bons écrivains : où qu'ils vous emmènent, vous les suivez, sans vous poser de questions, aimantés par leurs phrases, détournés de votre petit univers par la lente construction du leur, subjugués par les images qu'ils évoquent.

Jean Rolin possède ce don précieux dans la littérature contemporaine française, le voyage intérieur qui constitue son oeuvre peut nous trimballer à l'autre bout de la planète ou de l'autre côté du périphérique parisien qu'on retrouve à chaque fois ce magnétisme qui oscille entre ironie et précision réaliste. Après les événementsmollement de circonscrire. Le narrateur de l'histoire est plutôt du côté des héros pâles que des vedettes, il a tiré son épingle du jeu en se contentant de traverser le conflit grâce à sa proximité avec un chef de guerre, Brenneke, auquel le lie une trouble histoire qu'il nous faudra difficilement reconstituer. Quand le livre commence il n'a qu'une envie, fuir Paris, capitale livrée au pillage, grâce à sa Toyota assez moche et du carburant qu'il espère suffisant pour gagner le sud. Avec lui nous allons traverser la ville déserte, sa périphérie trop silencieuse puis le pays que se partagent des bandes ou des milices dont le pouvoir tient parfois seulement à la présence d'un pont. Tout est calme, en apparence, on est dans un après qui n'a rien fixé de façon certaine, les lignes bougent, le futur paraît un bien grand mot. La débrouille tient lieu de viatique. Au milieu de cette calme apocalypse dont nous ne saurons jamais les causes réelles car on n'est pas dans un bavard roman d'anticipation à la Houellebecq (voir le prochain Soumission qui ne manque pas de longs paragraphes d'histoires et de théories pour expliquer comment on a pu arriver à élire un président islamiste), l'homme se déplace, retrouve une femme aimée qui disparaît après lui avoir confié la mission de retrouver son fils (peut-être aussi le sien ?), la boussole dirigée vers la Méditerranée où rien ne va tellement mieux (on se bat dans Marseille divisée en zones). Tout cela ne semble néanmoins qu'un fallacieux et étrange prétexte : le charme incontestable du livre n'émane pas de ses péripéties mais du regard que le héros porte sur ce qui l'entoure, la nature, les objets, les êtres, les paysages, les infimes détails, les odeurs et senteurs, les routes décrites avec un soin maniaque comme si nous pouvions du doigt reconstituer l'exact parcours du fuyard. Et cette manière de faire parler le silence qui suit les bruits formidables d'une guerre dont nous ignorerons les événements. Rolin nous installe ainsi dans une atmosphère qui tiendrait à la fois du récit de grand voyageur attentif et du roman d'anticipation sans enjeu. Car on sent bien que l'histoire pourrait comme cela s'étirer au gré des déambulations d'un homme revenu de tout et convaincu que désormais et pour longtemps l'incertitude du sort des uns et des autres sera la nouvelle condition humaine. Les Evénements ont eu lieu, la littérature peut commencer, et avec Jean Rolin c'est une fois encore une expérience terriblement séduisante.

 

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