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L'or de la Loire

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Une actualité de David V.
Publié le 24/11/2014

Ah les coeurs vaillants…André Breton cherchait l'or du temps. Plus modeste Jean-Baptiste Harang aimerait bien trouver celui de la Loire. Encore ne le cherche-t-il guère dans son nouveau roman, Nos coeurs vaillants (chez Grasset) où il prolonge son expérience autofictive avec une grâce qui lui avait valu le succès (et le Prix Inter), un succès attendu pour cette haute et intelligente plume du supplément Livres de Libération. Car Harang ne manque pas de style et certaines de ses pages, souvent les têtes de chapitres, sont belles d'une amère subtilité et témoigne d'un détachement qu'on pourrait soupçonner de pause s'il n'y avait ce refus de l'égotisme voyant. Rien de bien sublime ou d'exaltant dans ces souvenirs pourtant, offerts avec précaution comme on ouvrirait une vieille malle avec l'inquiétude de ne pas y trouver grand chose. Mais la mémoire a des raisons qu'il ne faut pas ignorer trop longtemps sous peine d'être rattrapé par son passé, aussi mince soit-il. Celui du narrateur du livre reçoit une "vraie fausse" lettre anonyme d'un ancien camarade, un ancien ami peut-être, qui se plaint d'être absent des pages de l'auteur où déjà la jeunesse faisait une apparition. L'enquête qu'il va mener pour ressusciter cet absent l'obligera à fouiller des strates plus enfouies qu'il ne l'aurait imaginé. Il découvre à quel point la mémoire, qui est souvent un précieux allié pour l'écrivain, révèle ses fragilités : le corps fonctionne, le coeur bat, on se sent vivre et vif mais des béances viennent vous tourmenter. Alors l'enfance, l'adolescence, les premiers de l'âge adulte réclament d'être interrogés. Alors les années 50 qui semblent sous la plume de Harang prendre des teintes grises reviennent, avec leur lenteur, leurs cloches, leurs curés à l'époque peu inquiétés pour leurs gestes, et leurs colonies de vacances, bancales et splendides, dangereuses et minables, comme ces "Coeurs vaillants", patronages sans gloire auxquels on confiait les gosses ennuyés de la capitale. Parce que l'écrivain déjoue les pièges du sentimentalisme sépia, qu'il ne se complaît jamais et ne va pas exhumer de grands drames (pour mieux cacher ceux, malgré tout, qui bouleversent une vie), que ses héros sont des passagers comme cette jeunesse dont parle Guy Debord, Nos coeurs vaillants touche, il soulève la poussière des souvenirs sans lui prêter cette noblesse dont on nous savonne comme si le passé devait nécessairement être beau. On aimerait que l'autofiction dont nos étagères craquent et qui nous vaut des livres d'une médiocrité sans cesse renouvelée soit plus souvent honorée par de tels livres, à la fois modestes et sûrs, insolents et sensibles. Ce serait beaucoup demander à un fleuve qui n'est pas la Loire, qui ne recèle pas d'or, mais qui charrie sans fin de l'ennui, un fleuve qui grossit tous les ans en septembre. Pauvres gabiers que nous sommes...

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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