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La côte est un lieu pernicieux

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 13/01/2015
Rafael Chirbes - Copyright Mallorca Zeitung Rafael Chirbes - Copyright Mallorca Zeitung

Alors que son nouveau roman prendra place sur nos tables dès le 7 janvier et que son interview vidéo sera bientôt accessible depuis notre site Internet ou depuis notre chaîne YouTube, difficile de résister à la tentation de vous reparler du petit bijou qui nous avait fait découvrir le grand Rafael Chirbes il y a quelques années.

Avec Crémation (éditions Rivages, 2009, dans une superbe traduction de Denise Laroutis, à paraître en poche le 28 janvier), nous avions pris un véritable coup sur la tête. Tableau d'une Espagne côtière plongée dans les affres de l'éclatement de la bulle immobilière après une période d'ivresse bien éphémère, ce roman relatait les déchirements d'une famille originaire de Misent, un village imaginaire de la province de Valence. Découverte d'un auteur magistral avec ce roman d'un Rafael Chirbes au sommet de son art. C'était il y a 5 ans (cf. notre article de l'époque). Alors que Crémation est loin d'avoir connu auprès des lecteurs français le succès qu'il méritait, quel plaisir de découvrir que de l'autre côté des Pyrénées, ce livre a permis à son auteur de s'imposer comme l'un des auteurs emblématiques de notre époque ! Ce roman a même fait l'objet d'une adaptation sous la forme d'une série télévisée largement saluée par la critique.

Depuis sa parution aux éditions Anagrama en 2013, En la orilla a cumulé les distinctions - meilleur roman publié en Espagne en 2013, Prix national du roman, Prix de la critique. Avec ce dernier opus, Rafael Chirbes nous assène un nouveau coup de massue. Tout à la fois grandiose, puissant, sombre et cruel, Sur le rivage va certainement s'imposer comme le grand roman de la crise.

Agé de 70 ans, Estéban, le narrateur, a tout perdu mais s'efforce tant bien que mal de sauver la face. L'entreprise familiale de menuiserie dont il avait hérité va devoir fermer suite à un déplorable faux pas stratégique. Son manque de jugement a malheureusement de terribles répercussions sur toutes ces vies qui dépendaient plus ou moins directement de lui. A quelques exceptions près, la situation n'est guère plus encourageante autour de lui.

S'inscrivant depuis longtemps dans une veine réaliste, Rafael Chirbes campe ses personnages et observe leurs comportements à la manière d'un entomologue. "J'aurais tendance à penser que la vérité des êtres surgit aux moments décisifs, sur le fil du rasoir, quand on frise les limites. Le moment des héros et des saints. Et, c'est drôle, à ces moments-là, le comportement humain, le plus souvent, n'est pas exemplaire, pas stimulant." Aurais-je été résistant ou bourreau ? se demandait Pierre Bayard (Minuit, 2013). Ici, les illusions n'ont plus droit de cité. La réalité est âpre, il faut faire avec. "Le plus grand gaspillage de la nature, économiquement parlant, c'est la vie humaine : quand on a le sentiment qu'on pourrait commencer à tirer un bénéfice de ce qu'on sait, on meurt, et ceux qui viennent après recommencent tout à zéro".

Le milieu conserve évidemment une importance prépondérante. Nous sommes toujours dans les alentours de Misent, son lieu d'étude de prédilection. "La côte est un lieu pernicieux (...). La mer apporte ou attire l'ordure, ici c'est le pire qui s'installe."  "Actuellement, le paysage a des allures de champ de bataille déserté, ou de territoire soumis à un armistice." Si cette frange littorale a bel et bien de tristes allures d'après-guerre, l'ensemble du pays n'est pas en reste. La crise a frappé partout, et ce de façon parfois impressionnante (cf. Projet El Pocero d'Anthony Poiraudeau, éd. Inculte, 2013).

Servi par cette même plume implacable qui nous avait déjà donné des frissons dans Crémation, ce nouveau roman explore peut-être encore davantage les possibilités formelles de la narration. Quant à cet univers noir qu'il nous décrit, il n'est pas sans rappeler Rue des voleurs de Mathias Enard. Nous aurions envie de croire que nous sommes actuellement dans le creux de la vague. Mais avec Chirbes, le rivage est tellement loin que la seule perspective possible semble être l'engloutissement.

http://youtu.be/poC4bJu8d48

F.A.

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