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La couleur de l'aube 1

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/11/2014

Yanick Lahens (Ouest France)Non, vous ne perdez pas encore la tête - quoique... enfin n'étant ni neurologue, ni psychiatre, j'aurais bien des difficultés à en juger -, vous êtes bien en train de lire un billet sur un roman paru il y a deux ans ! Que nous vaut ce soubresaut, que dis-je, ce sacrilège, en pleine rentrée littéraire ? Auraient-ils perdu la tête, chez Mollat - décidément, cette histoire de tête pourrait bien commencer à me fatiguer, je ne sais pas pour vous... - ou ce livre ferait-il l'objet d'une actualité particulière qui vous aurait échappé ? Pas outre-mesure, non... Alors que se passe-t-il ? C'est tout simplement qu'à l'heure où nous nous apprêtons à recevoir Failles, le dernier livre écrit par Yanick Lahens, un hommage à son dernier roman s'impose. Oui, tout simplement (1).

Concentré sur une seule journée qui commence tôt le matin et s'achève tard dans la nuit, La couleur de l'aube met en scène une tragédie familiale avec pour cadre un quartier défavorisé de Port-au-Prince, ce "poste avancé du désespoir". Dans une étroite maison sous le toit de laquelle vivent Mère, ses trois enfants âgés d'une vingtaine d'années (dans l'ordre décroissant, Angélique, Joyeuse et Fignolé), Gabriel, le petit garçon illégitime d'Angélique, et Ti Louze, la domestique, Angélique est interpelée en se levant par l'absence de Fignolé, qui ne semble pas être rentré de la nuit. Elle commence néanmoins sa journée comme tous les matins du monde, essayant d'occuper son esprit ailleurs. Puis c'est au tour de Joyeuse, qui, elle non plus, ne manque pas de remarquer cette absence inhabituelle. Alors que s'égrènent ces heures grises, les deux jeunes femmes prennent tour à tour la parole pour détailler le récit de cette journée interminable qui pourrait n'en être qu'une parmi tant d'autres, ne fût-ce l'absence de Fignolé qui s'obstine à demeurer inexpliquée. Ces deux soeurs, que d'ordinaire tout sépare - Angélique, l'aînée, la mère, la dévote, la raisonnable, la renfermée, la frigide, s'oppose diamétralement à Joyeuse, qui met un point d'honneur à cultiver sa liberté (face au regard des hommes et à la religion) - partagent aujourd'hui cette même volonté de ne pas s'abandonner à l'inquiétude. Pourtant, lorsqu'on apprend qu'une émeute a eu lieu la veille dans le centre ville, ne pas céder aux conjectures les plus tragiques finit par relever de l'exploit.

Avec sa construction narrative impeccable, sa prose extrêmement imagée et poétique mais néanmoins violente et directe, La couleur de l'aube se lit en une seule respiration, le souffle coupé, enchaînant les analyses percutantes et sans concessions de la misère qui gangrène l'île, du ressentiment qui y est cultivé en même temps que la canne à sucre, de la violence des rapports humains, notamment ceux entre hommes et femmes, du sang qui paraît si enclin à couler à chaque coin de rue.

"Je compris ce jour-là qu'il y a de quoi devenir méchant quand on est asservi. Quand la vie est sans issue pour vous et tous ceux qui vous ressemblent depuis le commencement du monde et qu'un homme, un jour, une fois, vous indique une sortie. Alors si étroite, si basse, si sombre soit-elle, vous vous y engouffrez. Tête baissée. Et j'ai baissé la tête. Et je le referais peut-être à nouveau. Qui sait ?"

A la lecture de cette partition qui conjugue avec brio sensibilité et pertinence, force nous est de reconnaître le talent d'un écrivain qui gagne à être connu, d'autant qu'elle est la preuve vivante qu'intelligence et beauté ne sont pas nécessairement incompatibles !


(1) Et sans doute aussi parce qu'il serait dommage de lire Failles, ce récit si intime qui utilise la catastrophe du 12 janvier dernier comme entrée mais aborde des problématiques autrement plus profondes - nous y reviendrons - sans connaître l'oeuvre romanesque de son auteur. Notons au passage que ces ouvrages sont tous les deux parus aux éditions Wespieser. Merci Sabine !

F.A.

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