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La fête à Muray

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 18/03/2016

essais-muray.gif Qui connaissait ou avait lu Philippe Muray avant qu'un célèbre comédien à la déclamation passionnée ne s'en empare ? Grâce à Fabrice Luchini qui lit sur la scène du théâtre de L'Atelier à Paris jusqu'au 1er novembre des morceaux d'anthologie de l'oeuvre de ce pamphlétaire disparu en 2006, le public découvre enfin toute sa force subversive vilipendant notre société contemporaine, et reconnaît par là son immense plume désespérée, ironique voire carrément provoquante qui peut mettre mal à l'aise tout lecteur tant elle débusque l'immense champ de ruines derrière notre glorieux modernisme de façade. Certes, ce sujet quoiqu'inépuisable n'est pas nouveau et les plumes acerbes et alertes n'ont pas manqué, ni les comparaisons avec Léon Bloy, Céline (auquel Muray a consacré de nombreuses pages), de Flaubert (son Portatif doit être lu comme son propre "dictionnaire des idées reçues" du XXè et XXIème siècle ainsi qu'un hommage au Dictionnaire philosophique de Voltaire) à Thomas Berhard ou de Jules Renard à Pierre Desproges, par exemple, pour s'attaquer à nos vices, tant le public se montre toujours friand de ce miroir tendu et aussitôt brisé pour, le livre ou la porte de spectacle refermés, s'adonner à la bêtise et à l'ignorance de celle-ci. Petit florilège de féroces traits d'esprit qui font mouche en donne déjà une idée assez précise  : "Ce n'est qu'un début, continuons le coma" ou "l'époque qui commence est une tête à claques qu'il devient jour après jour un peu plus agréable de gifler", ou encore "nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts"...

Les Belles Lettres qui éditent une grande partie de l'oeuvre de Philippe Muray ont eu l'excellente idée de réunir pour cette rentrée en un gros volume (plus de 1800 pages) sobrement intitulé Essais plusieurs de ceux qu'il semble de plus en plus difficile dorénavant de se procurer séparément : L'Empire du Bien, les 2 tomes d'Après l'Histoire ainsi que les 4 volets d' Exorcismes spirituels. Pour tenter de résumer (donc nécessairement d'appauvrir) la thèse ce flamboyant polémiste, disons que nous avons sombré dans une fête perpétuelle  (ou "ère de l'hyperfestif"), vivons dans un parc d'attractions mondialisé que croyons soutenu par les valeurs du Bien : Muray la nomme avec dérision "Cordicopolis", littéralement "la cité du coeur". L'Homo sapiens sapiens est passé du côté obscur de l'Homo festivus qui synthétise les symptômes de notre sinistre et fascinante comédie humaine : son prétendu progressisme et son "turbo-droit-de-l'hommisme" (qui masquent en fait un oubli du passé), sa bien-pensance, sa terreur sécuritaire (alors que la terreur vient justement de là), le porno-business du socio-culturel (que Malraux aurait contribué à confisquer et à transformer en bien de consommation de masse, quand Muray pense que seul l'individu doit entretenir un rapport avec la culture), son américanophilie (accentuée depuis le 11 septembre 2001), l'exhibition de sa misère (sexuelle ou morale). On comprend donc que Muray défende ardemment son droit à la libre expression contre la doxa ambiante, s'érigeant en philosophe des temps modernes quand il déclare combattre le "tout est bien" généralisé (la formule fait bien sûr penser au célèbre Pangloss/Leibniz du Candide de Voltaire), ce positivisme ambiant qu'il démystifie en virulent sociologue (on comprend pourquoi Jean Baudrillard a salué sa mémoire) et avouait que "seul compte le portrait du temps, la recréation de l'époque", on ajouterait presque avec lui sa récréation ... Les "mutins de Panurge" (autre formule rendue célèbre qui est le titre du deuxième Exorcisme spirituel désormais disponible dans ses Essais), ou les "matons de Panurge" sont alors les pires car ce sont des "ennemis de la littérature" qui surveillent les consciences, font mine de se rebeller alors qu'ils entrent comme d' autres dans le rang de la servitude, traitent Muray de nouveau réactionnaire alors que lui se plaisait à pourfendre ces "nouveaux actionnaires de la firme Nouveau Monde".

Inventeur d'une langue, créateur du personnage de fiction récurrent nommé Homo festivus, habile à manier les registres (passant du désopilant au nihilisme) et les genres (forme romanesque dans son recueil de nouvelles Roues carrées ou On ferme ; pamphlets ou chroniques de ses Exorcismes ou Après l'Histoire ;  entretiens dans Festivus, festivus ; lectures de l'auteur mises en musique notamment reggae dans des enregistrements étonnants de son recueil Minimum respect), variété de ses cibles et des sujets (l'amour, la politique, le sens de l'Histoire, le XIXème siècle, le devenir de l'humanité, la justice, la poésie, la techno-parade, le sourire de Ségolène, etc), Philippe Muray doit bien être reconnu comme un écrivain que la verve de Luchini sait parfaitement épouser et mettre en lumière pour le plus grand nombre.  Malgré la catharsis (éphémère) que permet un tel spectacle, un doute persiste : et si le public re-découvrant Philippe Muray s'esclaffe à ce spectacle (rappelons le même succès lors de ses fameuses lectures de Céline, La Fontaine, Barthes) révélant son génie et sa puissance comique, ne participe-t-il pas à cette farce censée être dénoncée ? L'ironie n'aura ici jamais été moins "tragique", ou le masque du rire moins grinçant...

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

Véronique M. (119)

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