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La fluorescence des sentiments

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Une actualité de David V.
Publié le 17/07/2013

Quel plaisir de s'emparer d'un petit livre et de découvrir dès les premières lignes qu'on tient un objet littéraire original qui nous tirera un moment des griffes de la psychologie narrative en vogue ou des élans cyniques en vagues. Si le nom de Karin Serres nous évoquait avant tout celui d'un auteur pour le théâtre et la jeunesse avec un détour par la traduction d'auteurs suédois, il nous fallait avouer ne rien connaître à son univers. C'est donc vierge de tout a priori que nous avons débarqué sur les rivages du village qui abrite l'étrange histoire qu'elle nous raconte de façon à la fois douce et entêtante. Nous sommes dans un futur proche dans lequel les oiseaux ne sont plus qu'un souvenir qui s'estompe dans la mémoire des anciens. L'eau monte inexorablement et menace d'engloutir une civilisation dont la violence est à peine esquissée et dont les villageois qu'on regarde en sympathiques arriérés bons pour des études d'anthropologie se tiennent encore éloignés, sans illusion. Ici les maisons peuvent être déplacées afin de tenir un peu plus longtemps ; la nourriture a cessé de surprendre, on élève des cochons génétiquement modifiés et fluorescents qui nagent en attendant qu'on leur débite un jambon qui repoussera, les cercueils sont lestés de poids et envoyés par le fond...Un décor qu'on pourrait dire scandinave. Le futur ressemble ainsi à un passé qu'on aurait lentement retourné, comme une peau, et l'archaïsme des comportements a remplacé cette obsolète idée de progrès. Bienvenue dans un demain terrible et banal. L'héroïne que l'on a surnommée Petite boîte d'os depuis que son père, le pasteur du village, s'abime dans des réflexions infinies sur la fragilité de nos cerveaux abrités par de simples boîtes, dévide son histoire avec une candeur d'autant plus terrible qu'elle ne dissimule rien des tourments des existences qu'elle côtoie : son frère est un rustre qui va mal supporter l'accident qui le prive de ses jambes et retourner à l'état animal ; la mère vit dans une sorte d'ailleurs ; la meilleure amie subit un fatalisme nourri de tragédie. L'amour envahit son existence quand, toute jeune, elle fait la connaissance du vieux Joseph, solitaire qui vit de pêche et de débrouille, et qu'elle accepte de suivre dans sa barque où il l'apprivoise jusqu'au jour de sa déclaration. Ensemble, à la fois loin des autres et tout proches, ils vont mener une existence qui tentera de sauver d'un monde sans légèreté des moments de vérité. Les naissances et les morts se succèdent, les aléas sapent, année après année, ce qui est resté de l'innocence mais petite boîte d'os trace son chemin, infiniment naïve et belle au bord de son rivage sans horizon. Monde sans oiseaux fait partie de ces livres qu'on est content de trouver inclassables. Les éditions Stock et la collection animée par Brigitte Giraud, La Forêt, tiennent là un auteur qui a trouvé d'emblée sa voix romanesque, un auteur dont on évoquera le charme (au sens mystérieux) en se reprochant ou se réjouissant, selon les jours, de ne pas vouloir en dire plus que : lisez, un véritable écrivain s'impose en cent pages à peine, cent pages sans oiseaux mais pas sans grâce.

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Libraire, lectrice, mais pas liseuse. @MarilynAnquetil

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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