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La horde - Sybille Grimbert

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Une actualité de Rayon Littérature
Publié le 31/01/2018
Pour son dixième roman, le troisième paru aux Éditions Anne Carrière, Sybille Grimbert s’essaie au genre de l’épouvante et nous livre le récit de la possession d’une jeune fille, narré par le démon qui progressivement s’empare d’elle. Un livre qui ne ravira pas que les amateurs du genre, puisqu’il se révèle être bien plus qu’une simple succession de péripéties horrifiques.
Ganaël est une entité désincarnée qui flotte à l’état vaporeux en un lieu situé au-delà de l’univers sensible, un lieu sans temporalité, perdu dans la brume et empesté par les effluves émanant du marais stagnant qui s’étend quelque part en bas. « Tout flottait, tout était droit et plat depuis le début de l’éternité. » Depuis des siècles il scrute les Hommes pour se distraire, mais « à force d’observer l’humanité, de vivre par procuration, il est évident qu’un sentiment de frustration nous submerge ». Lorsqu’il repère la petite Laure, celle-ci n’a encore que cinq ans. Ganaël l’observe patiemment, il l’étudie et attend le moment propice. Un été, les parents de Laure, qui est alors âgée de dix ans, louent une maison dans un village de vacances du Puy-de-Dôme. Il décide que le moment est venu. Il quitte son au-delà et investit sournoisement le corps de l’enfant.

En s’immisçant à l’intérieur de Laure, Ganaël souhaite rompre la monotonie de son existence contemplative. Il cherche à éprouver les paroxysmes de la vie humaine sans s’encombrer de principes moraux qui n’ont pas de sens pour lui et qu’il considère comme autant d’entraves à la réalisation de ses désirs. Il doit corrompre Laure et la soumettre à lui. Tout d’abord impuissant, « confiné dans un coin de Laure, un espace minuscule et sombre », il va investir peu à peu son hôte, se dilatant en proportion de l’influence qu’il gagne. Il prend l’éducation de l’enfant en main. Il lui raconte, d’une voix qui n’est qu’un écho dans sa tête et qu’elle s’imagine encore être la sienne, le mouvement de foule qui se produisit lors des cérémonies en l’honneur du couronnement du tsar Nicolas II, « le piétinement de la foule par la foule », ou encore l’évacuation forcée de la population de Phnom Penh après la prise de la ville par les khmers rouges. Il s’en explique : « Il suffit qu’ils [les Hommes] ressentent une seule fois l’iniquité, l’horreur de leur précarité, pour décider de s’en préserver à jamais ». Ensuite, « ils n’ont plus de limites dans la sauvagerie. »

Bientôt, Ganaël parvient à faire admettre son existence à Laure. En Laure. Mais si la petite fille subit la domination grandissante de l’esprit qui l’habite, ce dernier va lui aussi évoluer au contact de l’espèce humaine. Lorsqu’une étrange vieille femme tente d’alerter les parents de Laure quant au danger que coure leur fille, Ganaël se sent menacé : « J’ai pensé à la mort », « je me demandais ce qu’il advient de nous lorsque nous quittons un corps humain. » Il hante les rêves de l’enfant, les manipule à sa convenance, mais il lui arrive également de faire ses propres expériences oniriques. Lors de l’une d’elles, Ganaël, qui est dépourvu d’enveloppe charnelle, s’incarne au côté de Laure sous la forme d’un énorme rat. Il éprouve de la gêne : « Le visage de Laure s’est déformé de dégoût, j’étais certain qu’elle allait me quitter », « Une sensation inédite m’écrasait ». Car Ganaël n’a rien de commun avec les représentations conventionnelles du Mal que nous présente le cinéma d’horreur. Des sentiments nouveaux l’assaillent, il s’attache sincèrement à Laure, d’un amour dévorant et exclusif. Il souhaiterait qu’elle devienne sa partenaire, il cherche à la monter contre sa famille, à l’isoler de ses amis afin que tous deux puissent devenir « deux camarades aimants au cœur d’un univers mesquin et hostile. »

Mais lorsque Laure se lasse de lui et choisit délibérément de l’ignorer pour mieux se consacrer à ses amies ou au bel étudiant qui rend visite à ses parents, Ganaël fait l’expérience amère de la jalousie. Prêt à tout pour la ramener dans son giron, il décide de lui donner un aperçu de ses véritables pouvoirs, lesquels sont sans limites : « Si la question était de l’avoir en main pour longtemps, je devais frapper plus fort. » Ceci donnera lieu à des scènes hallucinatoires parmi les plus angoissantes du livre. Mais Ganaël n’a-t-il pas sous-estimé la cruauté qui sommeille en Laure ?

Nicolas

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