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La nuit d'Héraclite

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Une actualité de David V.
Publié le 29/05/2013

C'est une tradition littéraire de se servir, notamment aux Etats-Unis, de citations bibliques pour en faire des titres de roman : le hiatus créé entre la référence, impressionnnante, et le sujet, ancré dans le réel et parfois le moins brillant, a des vertus d'édification que Faulkner a bien su exploiter. On trouve plus rarement des références aux présocratiques qu'on soupçonne les écrivains de moins fréquenter.  Pour son premier livre, Elie Treese (prononcer trise) a choisi un extrait de la fameuse phrase d'Héraclite:  "Ce qui attend les hommes après la mort, ce n'est Ni ce qu'ils espèrent ni ce qu'ils croient," plaçant son histoire sous un sceau impressionnant et nous préparant à une confrontation forte. Les quatre-vingt pages de son court opus, qui paraît chez Allia où on aime ce format, imposent d'emblée leur intensité. Délivré de l'embarras romanesque qui plante des décors, du scrupule narratif qui donne des explications, ce texte nous place d'emblée au coeur d'une situation dont nous ne savons rien : qui sont Hadès et Maroubi ? De quel royaume His Majesty est-il le prince ? D'où Low tient-il son pouvoir ? La nuit est leur royaume, leur scène, l'espace de leur confrontation, de leurs tentations, de leur folie. Autour d'un feu, on est là à attendre le moment propice pour commettre un larcin - voler du gasoil - , on boît de la gnôle même si l'on sait qu'elle brûle l'esprit et qu'il faudra la cacher à Low quand il viendra. Quatre personnages d'Homère dans une époque sans héroïsme, dieu, demi-dieu ou simple personnage d'une épopée commencée mille ans plus tôt et dont ils ne sont plus que les derniers échos enténébrés, quatre homme pris dans une torpeur dont ils se libèrent par instant, et la lune qui s'élèvent dans le ciel pour éclairer leur forfait. Elie Treese nous fait l'économie de dialogues, il raconte au plus près, cite l'un qui arrive, l'autre qui peste, il laisse parler Maroubi qui s'exprime comme ça lui vient, mélange de dureté et d'éclats, de précision et d'ellipse. Il laisse ainsi s'installer la tension car, tout sauf omniscient, le narrateur ne sait pas où les conduira cette nuit. D'autant qu'à trop tétér son infâme breuvage, Hadès s'énerve, se braque, oubliant que c'est pour lui éviter de crever de froid qu'on va siphonner les camions. Il brandit son fusil, se fâche, insulte, devient dangereux. On n'ira pas résumer un livre qui est comme une flèche lancée dans l'obscurité, saisie dans son vol commencé dans l'antiquité. Archaïque et moderne, Ni ce qu'ils espèrent, ni ce qu'ils croient signe l'entrée troublante d'un jeune auteur au coeur de la prochaine rentrée que l'on voudrait traversée d'autant d'électricité et de talent. Les forces contraires chères à Héraclite ont trouvé dans ce court roman matière à s'exprimer.

   

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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