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La nuit tombée

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Une actualité de Véronique D.
Publié le 31/01/2014

26 avril 1986. Dies irae. C’est ce jour-là que Gouri a gravé ces mots sur la porte de la chambre de sa fille. Et c’est précisément cette porte-là qu’il a décidé d’aller chercher dans la ville abandonnée depuis plus de deux ans comme le dernier vestige d’un passé qui s’effrite : y sont gravées aussi les traits qui ont servi à mesurer le temps d’une enfance, le temps de l’insouciance.

Alors qu’il a déjà beaucoup roulé, quittant Kiev sur sa moto bricolée, tirant derrière lui une remorque brinquebalante, les premiers stigmates du désastre deviennent perceptibles. Parvenu à rallier l’un des derniers villages aux abords du périmètre de sécurité, il retrouve pour un soir des amis d’autrefois, de ceux qui sont restés, par choix ou faute de savoir où aller. Autour de la table, on débouche les bouteilles de vodka en parlant de la vie d’avant. Dans la chambre, Iakov agonise à petit feu, animé par le projet de faire écrire à Gouri ces quelques mots d’amour qu’il n’arrive pas à formuler pour Vera qu’il aime tant et qu’il va laisser seule en mourant. Parce que Gouri sait faire ça, coucher des mots sur le papier, créer par ses poèmes « un rideau de lettres à l’avant des ruines », « comme un petit crachat de salive à [lui] dans le grand feu ». Et puis viendra le temps du court voyage dans cette zone interdite qui était autrefois « le lieu des pas insouciants, parmi les allées tranquilles » et qui n’est plus qu’une ville fantôme, pillée, où les fenêtre béantes semblent crier toutes ensembles et où la grande roue sur la place centrale fait jaillir les souvenirs comme autant de fragments désormais dénués de sens.

Dans La nuit tombée, Antoine Choplin se penche au plus près de ses personnages et les fait parler avec une pudeur qui confine parfois à l’ellipse et cette économie de mots traduit avec une infinie délicatesse et une grande justesse la détresse et la peur de ces hommes et femmes simples, oubliés du reste du monde, accrochés à leur terre, fut-elle détruite par les radiations pour des générations. L’absence de lumière, de couleurs, d’odeurs traduisent un univers presque minéral, suintant, où le moindre bruit résonne comme un tumulte au cœur de ces solitudes amoncelées : celle de cette poignée d’habitants, celle de la zone contaminée autour de Tchernobyl, celle de l’espèce humaine et de « son vaisseau terrestre qui s’est fichu là, au cœur de l’immensité ». Poignant, intense et magnifique, La nuit tombée est de ces courts romans qui vous plongent en apnée, le temps d'une lecture, ailleurs, loin de vous, et pourtant au plus près...

 

Bibliographie