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Laide

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Une actualité de David V.
Publié le 30/07/2013

Qui se souvient de Prue Sarn, la soeur du Gédéon de Mary Webb, douce fille défigurée par un bec-de-lièvre ? On pense immanquablement à elle en faisant la connaissance de Rebecca, l'héroïne très disgracieuse du premier roman traduit en français de l'Italienne Mariapia Veladiano dans la Cosmopolite de Stock. Car Rebecca est d'une laideur que nul ne fait semblant de contester, une laideur définitive dont l'excès nous épargne toute description. Cela ne l'a pas rendue méchante, ni folle, ni totalement névrosée : comme elle l'avoue elle-même elle "est une insulte à son espèce" mais ne parvient pas à en vouloir au reste de l'humanité qui la méprise, à sa mère qui s'est retranchée depuis sa naissance dans le malheur d'avoir engendré un monstre, à son père qui, quoique médecin prestigieux, manque absolument de courage pour lui apprendre à supporter sa terrible condition, à sa tante qui l'instrumentalise et cultive son don musical avec les desseins les plus troubles, au temps qui n'arrange rien. Stoïque ? Habitée par une force surhumaine qui lui permet de pencher sans jamais rompre ? Intelligente comme le sont souvent ceux que leur différence oblige à une adaptation constante ? Sans doute tout cela à la fois. C'est en tout cas ce qui se diffuse tout au long de cette confession qu'est La vie à côté (traduit par Catherine Pierr-Bon), chemin de croix d'une enfant qui va devenir, sous nos yeux humides d'émotion, une femme. Auto-analyse particulièrement réussie, ce roman joue sur notre voyeurisme, notre goût pour une une compassion que déjoue la victime qui bâtit sur la ruine continue qu'est sa vie une identité forte. Sa passion pour la musique n'est pas étrangère à cette survie en milieu hostile au coeur d'une petite ville qui a trouvé à bon compte son démon local sur lequel cristalliser ses angoisses archaïques. Car si Rebecca supporte sa disgrâce en décidant que "c'est la nature" qui est cause de tout, elle doit subir les humiliations de ceux qui devraient l'aimer et la cachent au-delà du raisonnable. Elle nous fait découvrir à quel point l'amour filial peut être l'autre nom de l'horreur et de quelles stratégies sont capables les proches, ceux qui n'ont pas le droit d'avouer l'horreur qu'ils ressentent. On ne s'étonnera guère qu'un secret soit au coeur du récit, un secret qui vient percer le mystère de cette mère qui ne parle jamais à sa fille, ne la croise pas, ne lui dit rien, la vouant à un silence torturant. On pourra certes reprocher au roman de flirter parfois avec le bon sentiment mais ce serait être injuste de dire que cela en gâche la lecture (rien qu'un léger agacement...). C'est un des romans étrangers sur lesquels il faudra compter.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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