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Le contraire de la mort

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 21/09/2013

Roberto SavianoDe nos jours, rares sont les auteurs de romans et/ou nouvelles pouvant se targuer de faire preuve d'un engagement digne de celui que prônait Victor Hugo au XIXe siècle. Nous parlons bien de ceux qui, au péril de leur vie, décident de dénoncer un régime ou un groupuscule dont les exactions affectent le sort de milliers de victimes. En refusant de se taire, ces écrivains engagés font alors le choix d'une vie menacée et sont bien souvent contraints à l'exil. Tel est le cas de nombreux auteurs chinois dont par exemple Lü Jiamin, qui avait utilisé un pseudonyme lors de la publication de son célèbre roman Le totem du loup. Sans aller aussi loin, on peut observer le même type de rapprochement entre expression littéraire et engagement politique chez un Italien qui a lui aussi beaucoup fait parler de lui au moment de la sortie de son livre, d'autant plus que celui-ci a été adapté à l'écran deux ans plus tard, sous le même nom. Nous sommes en Campanie, et il s'agit évidemment de la Camorra. Même si son nom vous échappe à l'instant où vous lisez ces lignes, sans doute vous souvenez-vous au moins du titre du livre et du film... Oui, Gomorra, c'est bien cela. Et le nom qui est associé à cette réalisation à la fois ambitieuse et risquée n'est autre que celui de Roberto Saviano. Jeune journaliste et écrivain né dans la cité parthénopéenne en 1976, Saviano est considéré comme un véritable héros national par nombre de ses compatriotes, dont Umberto Eco. Récemment, deux de ses ouvrages ont été traduits en français. Le premier, La beauté et l'enfer : écrits 2004-2009, se pose comme un livre essentiellement autobiographique dans lequel l'auteur revient sur des thèmes qui lui sont chers, notamment ses contributions à la littérature et au journalisme, l'exil, la solitude, mais aussi la reconnaissance nationale. Le deuxième, qui nous intéresse aujourd'hui, est quant à lui un petit ouvrage contenant deux nouvelles aussi effroyables que brèves. Rassemblés dans une édition bilingue (1) sous le titre Le contraire de la mort, ces deux textes valent incontestablement le détour. Avec son écriture imagée servie par une très belle traduction, la plume de Roberto Saviano n'en conserve pas moins son caractère coup de poing. Le constat est implacable : le Sud de l'Italie est atteint d'un cancer dont les nombreuses métastases affectent jusqu'aux plus jeunes. En proie à la misère et à une violence souvent gratuite, ces derniers en sont souvent réduits à s'engager dans l'armée pour espérer ramener de l'argent à la maison. Et comme unique fil conducteur entre ces deux nouvelles implacables dans lesquelles prédominent la désillusion et l'amertume, je vous présente la Guerre.

"Il est des lieux où le simple fait de naître est une faute, où le premier souffle et la dernière quinte de toux ont la même valeur, la valeur de la faute. Peu importe la volonté qui nous a guids, peu importe la vie qu'on a menée. Les pensées qui ont rebondi dans notre crâne ne comptent ps davantage, et moins encore que les sentiments que nous avons exprimés à certaines heures du jour. Ce qui compte, c'est notre lieu de naissance, celui qui figure sur notre carte d'identité. Ce lieu, seules les personnes qui y vivent et le connaissent et, entre coupables, on s'identifie au premier coup d'oeil. Tous coupables, tous absous. Pour ceux qui n'en viennent pas, en revanche, ce lieu n'est rien."

"Le Sud est rempli de plaques en souvenir de ceux qui sont tombés, pour opposer une autre résistance. Une résistance difficile à raconter, car elle ne se lève pas contre des troupes d'occupation, elle ne lutte contre aucune milice, elle n'a aucune dictature à renverser. Une résistance qui ne consiste du reste pas à être contre, il suffit d'être en dehors pour tomber, exactement comme pendant la guerre, quand les bombardements et les représailles allemandes firent plus de victimes civiles au Sud que dans les zones de combat."


Si cette pratique est courante en poésie, car dictée par les spécificités du genre, on l'observe de plus en plus régulièrement dans le domaine de la nouvelle, où des éditeurs traditionnels, comme Grasset, Le Rocher, Chandeigne, et aujourd'hui Robert Laffont, choisissent d'accompagner le texte en français de l'original. Il en va ainsi de La vie périlleuse du chanteur de basse de Robert Benchley, des Trois contes de Machado de Assis, des deux inédits de Stefan Zweig (Voyage dans le passé et Un soupçon légitime). Tandis que le lecteur monolingue est en droit d'interpréter ce choix éditorial comme une simple stratégie commerciale destinée à gonfler le prix des livres, cela peut faire le bonheurs des lecteurs polyglottes, qui peuvent par la même occasion se pencher sur la traduction. A ce propos, signalons la qualité du travail effectué par Vincent Raynaud, qui avait déjà traduit Gomorra. Notons que ce dernier traduit également à partir de l'espagnol, comme par exemple Vies perpendiculaires d'Alvaro Enrigue, qui nous avait marqué lors de sa parution l'année dernière (cf. notre blog).
F.A.

 

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